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mercredi 19 avril 2023

Mesure de salubrité cognitive !

 

"À l’ère du fascisme, l’individu, en tant que spécimen de l’espèce humaine, a perdu l’autonomie grâce à laquelle il pouvait réaliser le genre humain […], c’est la société qui fait la substance de l’individu […] ; pour la société totalitaire les différences effectives ou imaginaires sont des marques ignominieuses prouvant qu’on n’est pas encore allé assez loin, que quelque chose a encore échappé au mécanisme et n’a pas été déterminé par la totalité (...) " 

"La critique réactionnaire saisit assez souvent ce qu’est le déclin de l’individualité et la crise de la société, mais elle en impute la responsabilité ontologique à l’individu en soi, en ce qu’il est libre (...) , et elle se consolera en se tournant vers le passé (...)"

 "L’esprit du monde non pas à cheval mais sur les ailes d’une fusée sans tête (...)" 

 T. W. Adorno, Minima Moralia : réflexion sur la vie mutilée,  Paris, Payot, 2003. 


La Réforme des Retraites en France vous semble une aberration et le silence politique autant que la répression du mouvement social vous inquiète ?

Le réchauffement climatique accéléré et généralisé en tous points de la planète vous angoisse ? Autant que l'inaction politique qui cherche à criminaliser les initiatives citoyennes ?

La multiplication et réitération des conflits armés en tous points du globe et la fausse conscience surmédiatisée du bipolarisme « Bons contre Méchants » vous irrite au plus haut point ?

L'aliénation des sujets intensifiée par l'industrie culturelle de masse, les nov-langues conceptuellement vides du monde cybernétique généralisé, la disparition de la conscience historique au profit d'un présent perpétuel, vous semblent une faillite anthropologique ?

Vous vous sentez de plus en plus étranger à ce monde qui dérive, ce vieux monde qui se meurt, mais tout autant ne percevez pas encore le nouveau monde qui tarde à apparaître. Et dans ce clair-obscur face aux monstres qui surgissent, vous ne pouvez rester les bras croisés..


LISEZ TOTALITAIRE

 

La nouvelle revue (n°20) ! du Collectif ILLUSIO  

Mesure de Salubrité Cognitive

non remboursée par la sécurité sociale, mais qui vous fera le plus grand bien !

 





 

 

dimanche 1 novembre 2020

Le retour du Jeune Hegel...

En guise de réponse " Au manifeste des 100 universitaires français " paru le Dimanche 1r Novembre 2020,  et qui traduit assez bien l'état déplorable de "la philosophie de la misère" . Un détournement du Jeune Hegel, cité dans "Introduction à la lecture de Hegel," d'Alexandre Kojève, (Gallimard, 1947)

1806 : Premier discours de Hegel, Conférences de Iéna de 1806, allocution finale.

« Messieurs,  

Nous sommes situés dans une époque importante, dans une fermentation, où l'Esprit a fait un bond en avant, a dépassé sa forme concrète antérieure et en acquiert une nouvelle. Toute la masse des idées et des concepts qui ont eu cours jusqu'ici, les liens mêmes du monde, sont dissous et s'effondrent en eux-mêmes comme une vision de rêve. Il se prépare une nouvelle sortie de l'Esprit c'est la philosophie qui doit en premier lieu saluer son apparition etla reconnaître, tandis que d'autres, dans une résistance impuissante, restent collés au passé, et la plupart constituent inconsciemment la masse de son apparition. Mais la philosophie, en le reconnaissant comme ce qui est éternel, doit lui présenter des hommages ». 

 

2020 : Hegel de retour.

« Messieurs,  

Nous sommes situés dans une époque importante, dans une fermentation, où l'Esprit a fait un bond « EN ARRIERE », a dépassé sa forme concrète « UNIVERSELLE » et « RETOURNE AU SINGULIER ». Toute la masse des idées et des concepts qui ont eu cours jusqu'ici, les liens mêmes du monde, sont dissous et s'effondrent en eux-mêmes comme une vision de « CAUCHEMARD » . Il se prépare une nouvelle « REGRESSION » de l'Esprit et c'est la philosophie qui doit en premier lieu « COMBATTRE » son apparition et la « DECONSTRUIRE », tandis que d'autres, dans une résistance impuissante, restent collés au passé, et la plupart constituent inconsciemment la masse de son apparition. Mais la philosophie, en le reconnaissant comme ce qui est éternel, doit lui présenter « DE NOUVELLES ARMES ».

 


 

 

dimanche 5 avril 2020

Contribution à la critique anthropologique d’une pandémie au XXIè siècle - 2


La société malade de sa raison

 
« Tout le monde est d'une certaine manière occupé et employé comme travailleur à domicile. Un travailleur à domicile d'un genre pourtant très particulier. Car c'est en consommant la marchandise de masse, qu'il accomplit sa tâche, qui consiste à se transformer lui-même en homme de masse (…) Le processus tourne même résolument au paradoxe puisque le travailleur à domicile, au lieu d'être rémunéré pour sa collaboration, doit au contraire lui-même la payer, c'est-à-dire payer les moyens de production dont l'usage fait de lui un homme de masse. Il paie donc pour se vendre. Sa propre servitude, celle-là même qu'il contribue à produire, il doit l'acquérir en l'achetant puisqu'elle est, elle aussi, devenue une marchandise. Le monde comme fantôme et comme matrice »

(Anders (G), L’Obsolescence de l’homme (Vol  1 - 1956) Paris, Encyclopédie de nuisances, 2002, p. 50



« Le malheur est que dans l’état présent de la pensée, tout le monde se laisse encore duper par (…) l’apparence systématique, l’architecture et le style communs de diverses constructions de l’intelligence, appliqués à la philosophie. Comparer ce type de productions consiste alors à ce que personne ne se préoccupe des conséquences réelles, mais seulement de la conformité apparente à des préceptes formels de l’intelligence sans objet. Il faudrait accorder d’abord que l’emploi méthodique des divers outillages logique suffit à repérer la présence de la philosophie essentielle ».  

(Nizan (P), Les chiens de garde, Paris, Maspéro, 1965, p 16)






1

Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s'annonce comme une immense accumulation de corona virus. Tout ce qui était directement vécu s'est éloigné dans une distanciation sociale, synonyme de mort sociétale.




2

Les épidémies qui se sont détachées de chaque aspect de la vie naturelle - puis peu à peu autonomisées - fusionnent maintenant dans un cours commun, où l'unité de cette vie semble ne plus pouvoir être rétablie. La réalité considérée partiellement, se déploie dans sa propre unité générale en tant que pseudo monde à part, objet de la seule compassion médiatisée. La spécialisation des épidémies du monde se retrouve, accomplie, dans le monde de l'épidémie autonomisée, où le mensonger s'est menti à lui-même. Le corona virus en général, comme inversion concrète de la vie, est le mouvement autonome du non vivant.



3

Le corona virus se représente à la fois comme le mal rationnellement  construit par la société, dans la société et pour une partie de la société. Il est l’instrument de la sélection post darwinienne qui ne veut pas dire son nom. En tant que touchant une partie de la société, il est expressément le secteur qui concentre toute la classe dominée. Du fait même que ce secteur est massivement infect, il est le lieu du regard désabusé et de la fausse conscience. Et la pseudo unification médiatique qu'il accomplit n'est rien d'autre que le langage officiel de la ségrégation généralisée de classe.



4
Le corona virus n'est pas une pandémie, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par une épidémie.



5

Le corona virus ne peut être seulement compris comme l'abus d'un mode de vie, le produit des techniques associées d’extraction – production - consommation massive des ressources naturelles. Il est bien plutôt une Weltanschauung devenue effective, matériellement traduite. C'est une causalité linéaire du capital rationalisé, qui s'est objectivée.



6
Le corona virus compris dans sa totalité, est à la fois le résultat et le projet du mode de production existant. Il n'est pas un accident du monde réel, sa sortie de route inopinée... Il est le coeur de l'irréalisme de la société réelle. Sous toute ses formes particulières, information ou propagande, publicité ou consommation indirecte de spectacles, le corona virus constitue le modèle présent de la vie socialement dominante. Il est l'affirmation omniprésente du choix déjà fait dans la production, et sa consommation corollaire. Forme et contenu du corona virus sont identiquement la justification totale des conditions et des fins du système existant. Le corona virus est aussi la présence permanente morbide de cette justification.



7

La pratique sociale a laquelle le corona virus autonome s’attaque est aussi la totalité réelle qui contient le corona virus. Mais la scission dans cette totalité la mutile à un  point tel, qu’elle de fait apparaître le corona virus comme son but. Face au corona virus, le langage scientifique et médical marchand - constitué par les signes de la production régnante – devient la finalité dernière d’une production à visée réellement thérapeutique.



8
On ne peut opposer abstraitement le corona virus et l'activité sociale effective ; ce dédoublement est lui-même dédoublé. Le corona virus qui inverse le réel est effectivement produit. En même temps la réalité vécue est matériellement envahie par la diffusion du corona virus. La réalité objective est présente des deux côtés. Chaque notion ainsi fixée n'a pour fond que son passage dans l'opposé : la réalité surgit dans le corona virus, et le corona virus est réel. Cette aliénation réciproque est l'essence et le soutien de la société privée de valeur ontologique.



9

Considéré selon ses propres termes, le corona virus est l'affirmation de l'apparence et l'affirmation de toute vie humaine, c'est-à-dire sociale, comme simple apparence. Mais la critique qui atteint la vérité du corona virus le découvre comme la négation visible de la vie ; comme une négation de la vie qui est devenue visible.  Le corona virus n'est rien d'autre que le sens de la pratique totale d'une formation économico-sociale, son emploi du temps. C'est le moment historique qui nous contient.



10
Le caractère fondamentalement tautologique du corona virus découle du simple fait que ses moyens sont en même temps son but. Il est le soleil qui ne se couche jamais sur l'empire de la passivité moderne. Il recouvre toute la surface du monde et baigne indéfiniment dans sa propre gloire morbide et mortifère.



11

Dans le corona virus, épidémie de l'économie régnante, le but n'est rien, le développement est tout. Le corona virus ne veut en venir à rien d'autre qu'à lui-même. Rétablir la question humaine de la valeur contre la question fétichiste de la valeur de l’argent


12
En tant que miroir de la vacuité des objets produits maintenant, en tant qu'exposé général de la rationalité devenue folle et en tant que secteur économique totalitaire et unifié, qui produit en chaîne, une multitude croissante d'épidémies, le corona virus est la principale production de la société actuelle. Le corona virus soumet radicalement les hommes vivants dans la mesure où l'économie les a totalement soumis. Il n'est rien que l'économie se développant pour elle-même. Le corona virus est le reflet fidèle de la production automate des choses, et l'objectivation du mensonge des hommes sur eux mêmes.



13

Le corona virus est l'héritier de toute la faiblesse du projet philosophique occidental, qui fut une compréhension de l'activité, dominé par la catégorie faussée de la valeur. Aussi bien qu'elle se fonde sur l'incessant déploiement de la rationalité technique et instrumentale au profit et de la plus value financière, aussi bien elle contribue  à la réification définitive de la conscience critique, réflexive et pratique. Le corona virus ne réalise pas la philosophie, il philosophie la réalité. C'est la vie concrète de tous qui s'est dégradée en univers spéculatif et métaphysique.



14

La philosophie, en tant que pouvoir de la pensée séparée, et pensée du pouvoir séparé, n'a jamais pu par elle-même dépasser la théologie. Le corona virus est la reconstruction matérielle de l'illusion religieuse. La peur existentielle de la mort a réanimé les nuages religieux où les hommes avaient placé leurs propres pouvoirs détachés d'eux. Ainsi c'est la vie la plus terrestre qui devient opaque, irrespirable et angoissante. Elle ne rejette plus dans le ciel, mais elle héberge chez elle sa récusation absolue, son fallacieux paradis. Le corona virus est la réalisation technique de l'exil des pouvoirs humains dans un au-delà ; la scission achevée à l'intérieur de l'homme. 



vendredi 27 décembre 2019

Ce que imaginer veut dire...


" Ce n'est pas par hasard que le système de l'industrie culturelle vient des pays libéraux : ses médias caractéristiques, en particulier le cinéma, la radio, le jazz et les magazines ne triomphent-ils pas dans ces pays mêmes ? (...)
(...) 
Le premier service que l'industrie apporte au client est de tout schématiser pour lui. Selon Kant, un mécanisme secret agissant dans l'âme préparait déjà les données immédiates de telle sorte qu'elles s'adaptent au système de la Raison pure. Aujourd'hui, ce secret a été déchiffré. Même si le mécanisme est planifié par ceux qui organisent les données, c'est-à-dire par l'industrie culturelle, il est imposé à celle-ci par la force de pesanteur de la société qui reste irrationnelle en dépit de tous les efforts entrepris pour la rationaliser ; et cette tendance inéluctable est transformée par les agences commerciales, de sorte qu'elle donne l'impression d'avoir été habilement commandée par celles-ci. Pour le consommateur, il n'y a plus rien à classer, les producteurs ont déjà tout fait pour lui (...)
(...)
L'industrie culturelle ne cesse de frustrer ses consommateurs de cela même qu'elle leur a promis. Ce chèque sur le plaisir que sont l'action et la présentation d'un spectacle est prorogé indéfiniment. Le seul moyen de se soustraire à ce qui se passe à l'usine et au bureau est de s'y adapter durant les heures de loisirs (...) 
(...) 
C'est là le secret de la sublimation dans l'art : représenter l'accomplissement comme une promesse brisée : l'industrie culturelle ne sublime pas, elle réprime (...)
(...)
À ce propos, comme pour beaucoup de problèmes du cinéma actuel, notre objection ne vise pas la standardisation en soi, car des productions telles que les films de gangsters, les westerns, les films d’horreur, qui ne font pas mystère de leur modèle, ont fréquemment un pouvoir distrayant supérieur à celui des productions prétentieuses dites de première classe. Seule est mauvaise la standardisation de ce qui se prétend unique ou, inversement, le schéma que l’on déguise pour lui conférer un caractère unique."
T.W. Adorno - M. Horkheimer, 
in  "La Production industrielle de biens culturelles",  
La Dialectique de la raison (1944), Gallimard,1974

Ce que lire veut dire...


" L'écriture qui avait trouvé un asile dans le livre imprimé, où elle menait son existence autonome, est inexorablement tirée dans la rue par les réclames et subordonnée aux hétéronomies brutales du chaos économique. C'est le sévère parcours scolaire de sa nouvelle forme. Si elle commença il y a des siècles à s'incliner peu à peu, de l'inscription verticale à l'écriture manuscrite reposant penchée sur des pupitres, pour finalement se coucher dans l'impression du livre, elle commence maintenant, non moins lentement, à se redresser du sol. Depuis, le journal est lu à la verticale plus qu'à l'horizontale, le cinéma et la publicité poussent complètement l'écriture à la verticale dictatoriale. Et avant que le contemporain n'en vienne à ouvrir un livre, un tourbillon si dense de lettres changeantes, colorées et en bataille s'est abattu sur ses yeux, que ses possibilités de pénétration dans le silence archaïque du livre sont devenues infimes. "


(Walter Benjamin, Sens Unique (1928-1934), Editions Klincksieck, 2019)



jeudi 26 décembre 2019

Ce que écririre veut dire...

« Il est possible que le livre soit le dernier refuge de l’homme libre. Si l’homme tourne décidément à l’automate, s’il lui arrive de ne plus penser que selon les images toutes faites d’un écran, ce dernier finira par ne plus lire. Toutes sortes de machines suppléeront : il se laissera manier l’esprit par un système de visions parlantes : la couleur, le rythme, le relief, mille moyens de remplacer l’effort et l’attention morte, de combler le vide ou la paresse de la recherche et de l’imagination particulière : tout y sera ,moins l’esprit. Cette loi est celle du troupeau »

(André Suarès, En marge d’un livre, Hors commerce, 1939)


 

mercredi 9 janvier 2019

Contre le Totalitarisme qui est là - 1

BANALITES DE BASE :

1807
Le terme visé est le discernement par l'esprit de ce qu'est le savoir. L'impatience réclame l'impossible, c'est-à-dire d'atteindre le terme visé sans les moyens. Pour une part, il faut supporter la longueur de ce chemin - pour une autre part, il faut séjourner auprès de chacun.
(G-W-F. Hegel, in Phénoménologie de l'esprit)
1823
L'histoire mondiale est le progrès dans la conscience de la liberté(...) La raison a régné et règne dans le monde, et donc aussi dans l'histoire mondiale.(...) L'histoire et l'expérience enseignent que les peuples n'ont absolument rien appris de l'histoire (…) L’histoire n’est pas le terrain du bonheur ; car les périodes de bonheur sont pour l’histoire des pages vides. (…) La bravoure des Européens s’est transformée en une belle chevalerie en Espagne, au contact des Arabes, qui ont également diffusé les sciences, ainsi que les œuvres classiques des Anciens sur lesquelles ils ont exercé de l’influence.

(G-W-F. Hegel, in La Philosophie de l'Histoire)
1843
La théorie se change [...] en force matérielle dès qu'elle saisit les masses. La théorie est capable de saisir les masses, dès qu'elle argumente ad hominem, et elle argumente ad hominem dès qu'elle devient radicale. Être radical, c'est saisir les choses à la racine, mais la racine, pour l'homme, c'est l'homme lui-même.(...° De ce point de vue , la misère religieuse est tout à la fois l’expression de la misère réelle et la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée, l'âme d'un monde sans cœur, de même qu'elle est l'esprit d'un état de choses où il n'est point d'esprit. Elle est l’opium du peuple.

(K.Marx , in Critique de la philosophie du droit de Hegel)

1871
Je fais remarquer une fois pour toutes que j'entends par économie politique classique toute économie qui, à partir de William Petty, cherche à pénétrer l'ensemble réel et intime des rapports de production dans la société bourgeoise, par opposition à l'économie vulgaire qui se contente des apparences, rumine sans cesse pour son propre besoin et pour la vulgarisation des plus grossiers phénomènes les matériaux déjà élaborés par ses prédécesseurs, et se borne à ériger pédantesquement en système et à proclamer comme vérités éternelles les illusions dont le bourgeois aime à peupler son monde à lui, le meilleur des mondes possibles(...) Dans un tel contexte, le capital est du travail mort, qui ne s'anime qu'en suçant tel un vampire du travail vivant, et qui est d'autant plus vivant qu'il en suce davantage.


(K.Marx , in Le Capital-Livre Premier)

1920
Il est cependant incontestable que la substitution du principe de la réalité au principe du plaisir n'explique qu'une petite partie de nos sensations pénibles et seulement les sensations les moins intenses. Une autre source, non moins régulière, de sensations désagréables et pénibles est représentée par les conflits et les divisions qui se produisent dans la vie psychique, à l'époque où le moi accomplit son évolution vers des organisations plus élevées et plus cohérentes. (…) Les détails du processus à la faveur duquel le refoulement transforme une possibilité de plaisir en une source de déplaisir ne sont pas encore bien compris ou ne se laissent pas encore décrire avec une clarté suffisante, mais il est certain que toute sensation de déplaisir, de nature névrotique, n'est au fond qu'un plaisir qui n'est pas éprouvé comme tel.
(S Freud, in Au delà du principe de plaisir)

1922
La plus grande infamie ici-bas est que personne ne veuille prendre sur soi la famine des nécessiteux, les grands de ce monde font ce qui leur plaît (...) Voyez donc, le comble de l'usure, du vol et du brigandage, voila nos seigneurs et nos princes. Ils s'approprient toute créature (...) Il faut que tout leur appartienne. Ensuite ils notifient aux pauvres le commandement de Dieu disant : Dieu l'a prescrit, tu ne dois point voler ! Mais , pour leur compte, ils ne se croient pas tenus d'obéir à ce précepte (...) Ils se refusent à supprimer ce qui provoque la révolte ; comment les choses, à la longue, iraient-elles mieux ? Mais, si je parle de la sorte, on me traite de séditieux, allons donc !
(E. Bloch in Thomas Munzer, théologien de la révolution)

1923
L'ouvrier est placé dans son être social immédiatement et complètement du coté de l'objet : il apparaît immédiatement comme objet et non comme acteur du processus social du travail.(...) Le caractère spécifique du travail comme marchandise, qui sans cette conscience est un moteur inconnu de l'évolution économique, s'objective lui-même par cette conscience. Mais en se manifestant, l'objectivité spéciale de cette sorte de marchandise, qui, sous une enveloppe réifiée, est une relation entre hommes, sous une croûte quantitative, un noyau qualitatif vivant, permet de dévoiler le caractère fétichiste de toute marchandise, caractère fondé sur la force de travail comme marchandise.
(G. Lukacs, in Histoire et conscience de classe)


1929
La masse des employés se distingue du prolétariat ouvrier par le fait qu'elle se trouve spirituellement sans abri. Elle ne peut pour le moment trouver le chemin qui la conduirait chez les camarades, et la demeure des concepts et des sentiments bourgeois, où elle résidait, n'est plus que ruines, car l'évolution économique en a sapé les fondements. Elle ne dispose actuellement d'aucune doctrine vers laquelle se tourner, d'aucun but qu'elle puisse interroger. Elle vit donc dans la crainte de se tourner vers quoi que ce soit, et de pousser l'interrogation jusqu'à ses dernières conséquences.
(S. Kracauaer, in Les Employés : aperçus de l'Allemagne nouvelle)

1932
La science a beaucoup d'ennemis déclarés, et encore plus d'ennemis cachés, parmi ceux qui ne peuvent lui pardonner d'avoir ôté à la foi religieuse sa force et de menacer cette foi d'une ruine totale. On lui reproche de nous avoir appris bien peu et d'avoir laissé dans l'obscurité incomparablement davantage. Mais on oublie, en parlant ainsi, l'extrême jeunesse de la science, la difficulté de ses débuts, et l'infinie brièveté du laps de temps écoulé depuis que l'intellect humain est assez fort pour affronter les tâches qu'elle lui propose.

(S Freud in L'avenir d'une Illusion)
1942
Un tableau de Klee intitulé Angelus Novus représente un ange, qui donne l'impression de s'apprêter à s'éloigner de quelque chose qu'il regarde fixement. Il a les yeux écarquillés, la bouche ouverte, les ailes déployées. L'Ange de l'Histoire doit avoir cet aspect-là. Il a tourné le visage vers le passé. Là où une chaîne de faits apparait devant nous, il voit une unique catastrophe dont le résultat constant est d'accumuler les ruines sur les ruines et de les lui lancer devant les pieds. Il aimerait sans doute rester, réveiller les morts et rassembler ce qui a été brisé. Mais une tempête se lève depuis le Paradis, elle s'est prise dans ses ailes et elle est si puissante que l'ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement dans l'avenir auquel il tourne le dos tandis que le tas de ruine devant lui grandit jusqu'au ciel. Ce que nous appelons le progrès, c'est cette tempête. "
(W. Benjamin, in Sur le Concept d'Histoire 

1947
La culture de masse procède avec le tragique comme la société totale qui se contente d'enregistrer les souffrances de ses membres au lieu de les abolir. Plus les positions de l'industrie culturelle se renforcent, plus elle peut agir brutalement envers les besoins des consommateurs, les susciter, les orienter, les discipliner (…) Dans le processus de leur production, les images sont pré-censurées conformément aux normes de l'entendement qui, plus tard, décideront de la manière dont il faut les regarder
(M. Horkheimer- T-W. Adorno, in Dialectique de la raison)

1950
La disposition à condamner les autres pour des raisons de morale peut avoir une autre origine : non seulement l'individu autoritaire doit condamner le laxisme moral qu'il voit chez les autres, mais il est réellement poussé à voir en eux des attributs immoraux, que cela soit fondé dans les faits ou non. Il s'agit là d'un autre moyen de contenir ses propres tendances inhibées; il se dit à lui-même, pour ainsi dire : "Ce n'est pas moi qui suis mauvais et qui mérite d'être puni, mais lui.(...) Autrement dit, les propres impulsions inacceptables de l'individu sont projetées sur d'autres individus et d'autres groupes qui sont dès lors rejetés."
(T-W.Adorno, in Etudes sur la personnalité autoritaire)


1951
Celui qu'une logique trop conséquente rend incapable de donner, fait de lui-même une chose et se condamne à une froideur glacée. (…) La frénésie de consommation des produits les plus récents de la technique, (...) fait accepter la camelote la plus éculée et jouer le jeu de la stupidité programmée. Ne jamais se demander à quoi sert un produit, faire comme tout le monde, participer à la bousculade, voilà qui vient remplacer tant bien que mal les besoins rationnels. Leur société de masse n'a pas seulement produit la camelote pour les clients, elle a produit les clients eux-mêmes.
(T-W..Adorno, in Minima Moralia)


1965
Ce que Kracauer, en 1930, diagnostiquait comme culture des employés, la superstructure institutionnelle et psychologique qui, à cette époque, faisait illusion aux prolétaires à col blanc immédiatement menacés par la crise, en leur faisant croire qu'ils étaient quelque chose de meilleur et, ainsi, les retenait à la "perche" de la bourgeoisie - depuis lors, cette superstructure, dans la conjecture longtemps persistante, est devenue l'idéologie universelle d'une société qui se méconnaît elle-même. (…). De Heidegger et de sa pseudo ontologie, rien ne subsiste hormis le jargon.
(T-W..Adorno, in Jargon de l'authenticité)

1964
Ainsi, avoir la liberté économique devrait signifier être "libéré de" l'économie, de la contrainte exercée par les forces et les rapports économiques, être libéré de la lutte quotidienne pour l'existence, ne plus être obligé de gagner sa vie. Avoir la liberté politique devrait signifier pour les individus qu'ils sont "libérés de" la politique sur laquelle ils n'ont pas pas de contrôle effectif. Avoir la liberté intellectuelle devrait signifier qu'on a restauré la pensée individuelle, actuellement noyée dans la communication de masse, victime de l'endoctrinement, signifier qu'il n'y a plus de faiseurs d' "opinion publique" et plus d'opinion publique. Si ces propositions ont un ton irréaliste, ce n'est pas parce qu'elles sont utopiques, c'est que les forces qui s'opposent à leur réalisation sont puissantes.
(H Marcuse, in l'Homme unidimensionnel)


1966
La critique du privilège devient un privilège : tant le train du monde est dialectique. Ce serait une fiction de supposer que, dans des conditions sociales, particulièrement de l'éducation, qui brident, arrangent et estropient de maintes manières les forces productives spirituelles, qu'avec l'indigence qui règne dans le domaine de l'imagination et les processus pathogènes de la petite enfance diagnostiqués par la psychanalyse mais cependant nullement modifié en réalité, tous pourraient tout comprendre ou au moins se rendre compte.
(T-W..Adorno, in Dialectique négative)


1970
Que ce soit dans une philosophie du sujet fondateur, dans une philosophie de l'expérience originaire ou dans une philosophie de l'universelle médiation, le discours n'est rien de plus qu'un jeu, d'écriture dans le premier cas, de lecture dans le second, d'échange dans le troisième, et cet échange, cette lecture, cette écriture ne mettent jamais en jeu que les signes. Le discours s'annule ainsi, dans sa réalité, en se mettant à l'ordre du signifiant.
(M Foucault, in L'ordre ud discours)


1976
Marx commente Aristote comme si ce dernier s'était proposé de résoudre la question quantitative de la valeur d'échange. Mais la question que se pose Aristote est beaucoup plus profonde et va beaucoup plus loin -et c' est une question que Marx croit pouvoir par moment éliminer en se référant « aux lois de l'histoire »(...) La question d'Aristote est la l'énigme du fondement de la communauté politique : koinomia (société) au croisement de païdéïa (création d'individus sociaux) dikalosuné (justice) et allagé (échange) mais comme indissociation des troisiprincipes
(C Castoriadis in Carrefour du Labyrinthe – T1)

1976
C'est la guerre qui est le moteur des institutions et de l'ordre : la paix, dans le moindre de ses rouages, fait sourdement la guerre. Autrement dit, il faut déchiffrer la guerre sous la paix : la guerre, c'est le chiffre même de la paix. Nous sommes donc en guerre les uns contre les autres ; un front de bataille traverse la société tout entière, continûment et en permanence, et c'est ce front de bataille qui place chacun de nous dans un camp ou dans un autre. Il n'y a pas de sujet neutre. On est forcément l'adversaire de quelqu'un.
(M Foucault in Il faut défendre la société

1978
L'usage que le public des lecteurs faisait de sa raison tend à s’effacer au profit des simples "opinions sur le goût et l'attirance" qu'échangent des consommateurs; et même le fait de parler de ce qu'on a consommé, cette "contre-épreuve des expériences du goût", est intégré au processus de consommation même.
(J Habermas in L'Espace Public)

2005
Quand la raison critique se tait, c’est la haine meurtrière qui prend sa place. Alors, le caractère objectivement intenable du mode de production et du mode de vie dominants se traduit dès lors d’une façon non plus rationnelle mais irrationnelle. C’est ainsi que le recul de la théorie critique fut suivi par l’avancée du fondamentalisme religieux et ethno-raciste. Tant que la critique du capitalisme (sous sa forme radicale et émancipatrice) ne renaîtra pas, les accès de paranoïa sociale et idéologique seront la seule et unique aune permettant de mesurer le degré atteint par les contradictions de la société mondiale.
(R Kurz, in Avis aux naufragés)



    samedi 31 décembre 2016

    Le désir triangulaire dans le roman moderne

    René Girard, dans son ouvrage consacré au désir triangulaire dans le roman moderne européen, "Mensonges romantiques et vérités romanesques", décrit méticuleusement, de Cervantès à Dostoïevski, les moments-clés de l'alchimie affective du héros romanesque. Qu'est-ce que le désir triangulaire ? Il est le fait, pour l'individu moderne tel qu'il est pris dans des rapports psychologiques et sociaux déterminés, de ne jamais savoir désirer par soi-même, de ne jamais être tendu vers l'objet ou l'être désiré par une libre volonté qui se mouvrait sans référent extérieur, il est le fait, en somme, de désirer une chose, un état, dans la mesure où le comportement d'un tiers admiré, voire idolâtré, c'est-à-dire d'un médiateur, se voit imité, reproduit à l'identique, re-présenté. Or, ce désir triangulaire, observe René Girard, de Cervantès à Dostoïevski, en passant par Flaubert, Stendhal et Proust, se resserre au fil de l'aventure littéraire européenne : autrement dit, la sphère des possibles du médiateur et celle du sujet désirant tendent à se confondre toujours davantage, au point que l'admiration solaire et bienveillante initiale (Don Quichotte) se mue progressivement en haine pure et simple face à un médiateur pourtant secrètement idolâtré (Les frères Karamazov). Voyons cela de plus près.

    Don Quichotte désire sauver des jeunes filles en détresse. Dans ce désir, il se réfère sans cesse à son modèle, à son idole, à son maître : Amadis de Gaule, le héros d'un roman de chevalerie. Cette médiation du désir, il l'assume sans cesse, il la revendique même, elle est le guide de sa folie douce qui l'enjoint à combattre des moulins à vent ; pour tout dire, il ne saurait se passer de ce point fixe, de ce soleil tout-puissant qui lui suggère ses discours brillants, ses interprétations farfelues, sa volonté tenace et fière. Une telle sérénité chez Don Quichotte est rendue possible par le fait que la sphère des possibles d'Amadis et la sienne propre ne se rencontrent jamais : étant un être de fiction, confiné dans les livres, qui ne saurait intervenir dans la réalité, Amadis ne risque pas de conquérir à sa place le coeur de sa Dulcinée. Il n'est pas son concurrent direct, nulle haine ne saurait intervenir entre eux. Cette configuration d'un désir triangulaire assumé, on la retrouve dans la relation qui unit Sancho à Don Quichotte. Sancho désire devenir gouverneur de « son » île, celle que Don Quichotte lui a promise. Dans ce désir, il se réfère constamment à la parole de son maître, qui a pour lui une autorité incontestable. Mais cette façon de participer à un délire insensé n'a rien de malsain, elle n'est pas souffrante : Sancho aime sincèrement son maître, il ne prétend pas lui faire de l'ombre ni ne se sent humilié par ses manières altières, parfois méprisantes. Il sait rester "à sa place". Car la distinction de classe fonctionne ici comme étanchéité d'une sphère des possibles à l'égard de l'autre.

    Avec le personnage d'Emma Bovary, l'étau se resserre. Emma désire sortir du carcan triste à mourir de son mariage rural, et souhaite partir à la rencontre du grand monde. Un tel désir lui est suggéré par l'intrigue des romans d'amour qu'elle ne se lasse pas de relire, unique fenêtre d'espoir dans cet univers fade, mesquin, bourgeois, et patriarcal, dans lequel elle semble condamnée à pourrir. Or, un tel désir, ici magnifié, se verra transitoirement réalisé lors d'une soirée où la possibilité d'un prince charmant se laisse entrevoir. Mais en vain. Car c'est le poison qui l'attend plutôt. Ici, la médiation est relativement sereine, car c'est encore le roman qui est son vecteur. Mais, dans la mesure où son inscription dans la réalité est davantage possible, possibilité qui vient gâter finalement l'ensemble du vécu d'Emma, elle suppose déjà une concurrence entre les médiatrices (les héroïnes) et la jeune femme follement éprise de joies mondaines. Stendhal avait déjà confirmé un tel étouffement, dans Le Rouge et le Noir.

    Julien désire, plus que tout au monde, conquérir la société parisienne, et pour ce faire, il délaissera son seul "vrai amour", Madame de Rênal. Un tel désir a pour figure de concentration une personne, Mathilde de la Mole, "la" femme, ici idéalisée, ou réifiée, qu'il s'agit absolument de "séduire". Mathilde de la Mole est désirée non pas pour elle-même, mais simplement parce que l'ensemble de la société parisienne, masculine, son père, ses prétendants, paraissent la désirer, la valoriser comme femme de goût, belle et intelligente, "femme fatale" en somme, dont la "possession" reviendrait à "posséder" l'ensemble des "biens" désirables du grand monde. Au fond, ce qui est véritablement « aimé » dans ce lien, ce n'est pas la personne concrète de Mathilde, mais bien l'ensemble des rivaux, tout le microcosme parisien masculin, qui se meut autour de cette "étoile" (qui n'est en fait qu'un prétexte). Mais cet « amour » n'est pas conscient, ni admis. Car ici, la sphère des possibles du médiateur recouvre celle du sujet désirant : les idoles se sont transformées en concurrents, ils peuvent "ravir le coeur" de "la belle Mathilde". La médiation se fait alors envie, haine de soi et de l'autre, vanité. Lorsque le médiateur est un égal, ce qui est d'autant plus le cas dans une société qui tend à se démocratiser, la « médiation interne » se substitue à la « médiation externe », solaire et sereine quoique illuminée, d'un Don Quichotte. Le virilisme romantique devient pédanterie glaciale, et non plus fantaisie bouffonne.

    Avec Proust, la « médiation interne » s'intensifie. Ce n'est plus la société qui est le médiateur, mais le « milieu ». Ainsi naît le snobisme, à la fin du XIXème siècle, sur fond de déclin désespéré d'une aristocratie à bout de souffle. Swann aime la grande peinture, la musique édifiante, les belles lettres. Il est presque artiste, mais il lui manque cette folie : le dépassement du désir triangulaire. Car, désirant tout cela, ce qu'il désire au fond, c'est l'admission dans le cercle restreint des aristocrates mondains. Madame de Guermantes est le point focal où se laisse représenter au mieux son snobisme : sa relation à elle, obséquieuse et soumise, montre à quel point un homme "digne" et fier est prêt à se rapetisser pour grapiller quelques miettes de mondanités, de prestige social.

    Mais la médiation interne est à son paroxysme chez Dostoïevski, dans Les frères Karamazov. Ici, c'est au sein même de la famille que vient se nicher le médiateur. A l'exception d'Alexis, les fils du vieux Karamazov sont hantés par cette figure dont ils désirent passionnément imiter la force, la colère, la haine, sans jamais assumer une telle imitation, tant elle les horrifie. La relation de l'inquisiteur au Christ ressuscité est d'ailleurs du même ordre, un conflit familial : c'est au Nom du Père et de sa haine, de sa soif de pouvoir, que l'inquisiteur sacrifie le Fils redescendu sur terre, et ce au sein d'une imitation qui ne se reconnaît pas, l'inquisiteur se considérant au fond comme un criminel impie.
    Dans le cas de la médiation interne, qui est le cas le plus courant dans nos sociétés démocratiques et marchandes, le désir triangulaire a ceci de pervers qu'il est contagieux : le désir imité, celui du médiateur, peut être imaginé au départ par le sujet désirant, à l'arrivée, il sera devenu réel, car la concurrence, l'égalité dans lesquelles sont pris ces deux pôles, auront tôt fait de concrétiser un tel désir. Donnons un exemple. Dans Le Rouge et le Noir, M. de Rênal suppose que Valenod désire employer Julien comme précepteur, et en cela il a d'abord tort. Mais cette imagination, Valenod étant le deuxième homme du village, le pousse à employer effectivement Julien. Or, plus tard, tandis que Julien ne sera plus au service de M. de Rênal, Valenod désirera l'employer à son tour, car il a pris de la valeur, dans la mesure où il a déjà travaillé pour son rival immédiat, haï quoique secrètement adoré. Le désir de Valenod, seulement supposé initialement, est devenu réel : il y a bien contagion, et passage de l'illusion au vrai, en ce qui concerne le désir triangulaire. Tel est donc le fonctionnement du désir dans nos sociétés fétichistes-spectaculaires, auxquelles nous allons maintenant nous intéresser de plus près.

    Désir triangulaire et publicité

    Les trois pôles envisagés par Girard : sujet désirant, médiateur, et objet désiré, peuvent être, dans une perspective d'extension à la critique marxienne de la valeur, complétés par les trois autres pôles suivants : le travailleur-consommateur, la valeur, et la marchandise. Dans notre cadre, qui est ici une critique radicale de la publicité et des médias qui lui sont associés, il faut entendre par valeur non seulement l'argent ou le travail abstrait, mais aussi et avant tout une communauté abstraite, une somme de personnes représentatives d'un système, un ensemble de gens qui ont « réussi », et dont les caractéristiques rejoignent, de fait, les déterminations de l'argent et du travail abstrait. Il s'avère donc que, dans la publicité de nos sociétés occidentales ou occidentalisées, au sein de cette somme d'images symptomatiques d'un système qui valorise l'apparence des produits du travail en passant sous silence le labeur concret des travailleurs et travailleuses ainsi que leurs souffrances réelles, on retrouve, esthétisée, magnifiée, la triangulation du désir dans tous les moments qui viennent d'être distingués. Elle sera simplement, dans ce contexte "promotionnel", devenue totalement triviale et vulgaire, même si elle n'est pas moins mythologique et délirante. Un fond patriarcal diffus, qui confirme un économicisme fonctionnel, enveloppe cette esthétique de l'occultation. Il s'agit de bien le montrer maintenant.

    Dans la publicité pour Nutella, par exemple, la médiation interne est intra-familiale. Un « moment Nutella », outre les sourires niais des enfants et les regards "complices" des parents, c'est avant tout un instant de violence psychique et symbolique inouïe, portée à son paroxysme, à la manière d'un roman de Dostoïevski. L'huile de palme et toutes ses dérives, l'exploitation des travailleurs et travailleuses qui produisent la pâte à tartiner, toutes ces injustices et horreurs qui se concentrent dans l'illusion d'une « marque », se voient condensées dans la « joie » d'un enfant, à l'intérieur du « bonheur simple » d'une "famille" standardisée, à l'intérieur d'une concurrence intra-familiale apparemment « bon enfant ». C'est le cocon le plus intime qui est ici pris en otage, capté, détruit de l'intérieur, par des spécialistes en neuromarketing sans scrupules. L'idéologie qui défend l'exploitation ici, est indissociable de celle qui représente une famille-type, structurellement patriarcale.

    La publicité est narcissique. Le milieu des publicitaires l'est, a fortiori, aussi. Ainsi, il existe un autre type de publicité où c'est le snobisme à la Proust qui opère au mieux. Le terme de « hipsters », qui ne désigne plus aucun individu concret ou réel, complexe, forgé à nouveaux frais donc, comme type-standard de personnalité, définit assez bien le microcosme que certaines campagnes publicitaires tentent de mettre en avant, afin de créer un monde à l'image des publicitaires. Les hipsters écouteraient de l'electro, feraient du « clavier », travailleraient dans la publicité, l'édition, le graphisme, le cinéma, la mode, ou dans les milieux de l'art contemporain. Ils seront « in » (ils n'emploient donc pas ce mot), « artistes », n'auront aucune conscience politique, et resteront au sein d'un entre-soi nauséabond. Les publicités qui illustrent parfaitement le snobisme publicitaire sont les publicités pour Apple : de belles images de grandes métropoles où l'urbain branché, blanc de préférence, montre son aisance et sa fascination face à la machine high-tech. Bien sûr, ne sont pas stipulées ici les conditions proprement atroces dans lesquelles sont assemblées les machines, ni le prix exorbitant des appareils, qui incitent les esclaves des temps modernes à s'endetter ou à emprunter au prix d'un stress et d'un inconfort continuels. Ce snobisme-là, esthète comme il se doit, se paye dans le sang et les larmes.

    La "femme fatale" qu'il faut à tout prix séduire, cette Mathilde de la Mole figurée, fantasmée, de la modernité tardive, on la retrouve dans les publicités pour le café. « L'Homme », viril et racé, boit son café, intense et corsé, et c'est « la Femme » qui apparaît, envoûtée, conquise, prête à se jeter dans ses bras (ce qu'elle fait effectivement, la plupart du temps). Toute la société désire cette femme, mais c'est lui qui la "possède", parce qu'il a eu la bonne idée de choisir la bonne marque de café. Les rivaux, autres buveurs de café, ceux que l'on désire de fait sans jamais l'admettre, sont éloignés. La concurrence entre les marques rejoint la concurrence amoureuse, définie de façon machiste et patriarcale, dans un procès vertigineux. Ces suggestions d'une bêtise abyssale passent bien sûr sous silence les conditions réelles de production du café. Elles occultent également le fait qu'une telle substance, drogue du travailleur pressé de nos sociétés fétichistes, est aussi vecteur de destruction lente de nos vécus concrets.

    Les publicités pour le parfum féminin, de leur côté, renouvellent un bovarysme effrayant. Cette héroïne de romans d'amour qui a tant fasciné Emma, on la retrouve, transfigurée, à l'odeur enchanteresse, au sein d'un cadre urbain magique, parisien, et c'est à elle qu'il faut ressembler, c'est elle qu'il faut imiter : désirable, intégrée, bien dans son corps et dans sa tête... Femme !... - valoriser le « féminin » revenant ici à déprécier ultimement les femmes en chair et en os. Enfin, le Don Quichotte des temps modernes, c'est cet « adulescent » bedonnant qui rêvasse devant sa télévision face à un clip promouvant la marque Axe Apollo. « Rien ne bat un astronaute », tel est le slogan qui vient réveiller l'ethos chevaleresque d'un frustré aigri avant l'âge qui s'en ira dès lors conquérir le monde, combattre les moulins à vent, libérer sa "Dulcinée" réifiée - un prétexte (autrement dit, il deviendra trader ou chef d'entreprise, dans le meilleur des cas).

    Mais revenons-en à la littérature. On ne saurait comparer la démarche des auteurs cités plus haut à celle des publicitaires : les premiers dévoilent et dénoncent les mécanismes de la triangulation du désir, les seconds les occultent délibérément, ou les utilisent à des fins cyniques, destructrices, que le récepteur ignore. Quelle est donc la littérature qui correspondrait au projet implicitement présent dans les discours publicitaires ? Assurément, et cela est suggéré par Girard, la littérature romantique et la littérature réaliste.
    Le romantisme, d'une part, est une façon de supposer un héros masculin, passionné ou "viril", dont la volonté est absolument close sur elle-même, sans relation à quelque altérité extérieure, il est la valorisation d'un "je" pur dont les passions ne résulteraient nullement, mais dans l'illusion, d'une imitation quelconque (la réification du "féminin", ici, rejoint la réification liée à une exploitation massive et occultée ; l'unité de l'esclavagisme moderne s'affirmant constamment, par-delà les pseudo-différenciations du spectacle de la société marchande). Dès lors, ce "je" pur masculin tait purement et simplement l'existence pourtant universelle et nécessaire du désir triangulaire. Telle est, éminemment, la publicité : romantique, explicitement, cynique, en sous-main.
    D'autre part, le réalisme, quant à lui, à travers l'affirmation d'une "scientificité" douteuse, suppose la possibilité d'une observation "objective", d'un narrateur détaché de tout affect, soit une relation entre objet et sujet qui serait directe, non contaminée par quelque médiation. Ici encore, le désir mimétique est passé sous silence. Telle est donc, également, la publicité : réaliste, explicitement, cynique, toujours.
    Une façon d'échapper à ce triangle infernal, qui est ainsi, chez le héros romantique ou "réaliste", comme chez l'aliéné de la modernité tardive, une composante essentielle de la personnalité, est peut-être suggérée par la passion stendhalienne. Fabrice del Dongo, dans son amour pour Clélia, ou Clélia plutôt, qui n'est plus essentialisée, tous deux ont quitté tout désir social, tout désir de reconnaissance, et ils ne sont pas non plus romantiques, ou lyriques, ils ne peuvent tout simplement pas « chanter » leur amour. C'est leur mutisme, à travers les barreaux d'une prison, qui évoquera le plus pleinement leur accès à la libération à l'égard de toute forme de joug aliénant. Les amours homosexuelles d'un Proust, de même, évoquent des évasions porteuses...
    Quoi qu'il en soit, les publicités sur "nos" écrans, sur les murs des villes et campagnes, restent quotidiennement des insultes subtiles, des moqueries cyniques mais "sympathiques", qui décomposent psychiquement toujours plus les anonymes travailleuses-consommateurs que nous "sommes". Leurs assignations classistes, patriarcales, parfois racistes également, qui sont devenues "drôles", "fun", esthétisées, donnent à la misère un sourire qui ne la rend pas plus "tolérable", mais plus inconsciente finalement, et plus dissociatrice encore. La triangulation de nos désirs, ici, n'a même plus la profondeur ou la dignité de la souffrance d'une Emma Bovary, d'une Mathilde de la Mole, d'un Marcel, d'un Aliocha, ni même la splendeur bouffonne d'un Don Quichotte. Devenue infiniment triviale et laide, constante et décevante, elle devient mille petits coups d'épingles supportés chaque jour, pour que des violences plus graves deviennent ensuite elles-mêmes tolérables, de façon passive ou "collaborative" (fascisme, racisme ou sexisme débridés, austérité sauvage, etc.).

    (Avec l'aimable autorisation de Benoit Bohy-Bunel : http://benoitbohybunel.over-blog.com/)
     

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