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lundi 26 février 2024

Point de vue de l’Aranea

 

 

Ils avaient cherché refuge dans ces pierres ancestrales, accumulées les unes sur les autres depuis longtemps, et soudées par la magie d’un sablon argileux, où je parcourais des univers fabuleux. J’étais là immobile, sur la paroi verticale d’une pierre d’ardoise brûlante, happant chaque rayon de la lumière solaire nécessaire au tissage de ma toile. Ils m’ont sorti de mon sommeil besogneux, quand j’ai entendu la porte de bois grincer, là-bas au bout de ce long couloir, haut de plafond, où l’escalier de chêne en colimaçon constituait la babel du peuple Araneaen.

Les antennes dressées, abdomen souple sur milles pattes prêtes à défier la gravité, si la loide la prédation l’exigeait. Je les ai observés sans qu’ils me repèrent. Ils se sont assis au bout de la lourde table en bois, où la nuit nous sommes toutes en guerre pour le festin des miettes dérisoires. Car depuis toujours il nous fallait bien nous préserver de la vie – et on le pouvait encore mais pour combien de temps ? – puisque la vie des bipèdes qui nous méprisaient, devenait cette folie et ce désespoir de l’inutile matière.

Ils se sont assis tous les trois, et j’ai vu le plus fin d’entre eux décapsuler ces étranges contenants, se déversant en écume blanche au fond des verres, autant que sur le plateau de nos virées nocturnes. J’ai reconnu l’odeur du houblon, qui dans les vapeurs desséchées de la nuit, occasionnaient les plus cruelles guerres entre nous. Leurs vêtements exhalaient la sueur et les poussières synthétiques de plâtre et d’acier surchauffé. Ils éructaient plus qu’ils ne communiquaient entre eux. Je percevais des sons invraisemblables, qui s’enchaînaient en une spirale synonyme de danger définitif pour le peuple Aranéen.

 

«  - Placoplâtre de 8 ? - Non de 10 avec isolation thermique. Tu les fixes sur tasseaux. Mais avant tu piques ton mur et tu le fixes avec de la chaux vive, tu vois ? - Moi j’s’rai toi, je laisserai le mur nu. Et tu ponces les poutres, c’est tout ! - Il te reste un bière ?»

 

A entendre leurs borborygmes, il me semblait que tout se défaisait, tout s'éloignait de moi, par un impitoyable glissement de non sens. Je ne savais pas les mouvements qui eussent pu les alerter ou les retenir. Autant que les sauver. Mais je commençais à comprendre. A comprendre leur quête futile. Comme toutes celles et ceux qui avaient parcouru cette grande bâtisse depuis son aube. Je découvrais enfin à quoi tenaient les sapiens-sapiens : quelque chose d’inutile, dans un lieu clos sur lui-même. Comme si cela leur était vital, pour qu’ils conservent leur vigueur physique et leur épaisseur charnelle. Il y avait des objets - matière inerte - à quoi ils croyaient tenir, mais ils savaient au fond d’eux-mêmes que ce n'était pas vrai. Ils n’y tenaient pas. Car mêmes leurs livres - fétiches poussiéreux dans lesquels naissent les petits du peuple Araneen – même ces ersatz du bois plein de signes, ne pouvaient les prendre par la main. Cette main ou cette pince qui saisit tendrement le corps, quand la peur vous immobilise. Mais au contraire leurs mains à eux, serraient durement et sans passion les manches d’outils destructeurs, à travers lesquels ils pensaient détenir un accord immémorial, une alliance de l'homme avec la matière. Le minéral, le végétal, même la terre, ils voulaient sans cesse les remodeler, à leur imaginaire désuet. C'était cela à quoi ils tenaient. Transformer ce qui les entourait plutôt que d’oser se transformer eux-mêmes. Plutôt que des voyages et expériences insolites, dangereux, des ambitions vaines d’accumulation et des images éculées, auxquelles ils prétendaient identifier leur destin. Ils ne savaient pas qu’en créant ce qu’ils pensaient un paradis, ils exhumaient leur enfer personnel. C'était leur vie. Ces bipèdes – prétendue espèce supérieure – néanmoins condamnés à l’éphémère, au passage. Ces bipèdes qui ne savaient pas la faute qu'ils expiaient à chaque nouvelle prétention matérialiste. Et qui depuis trop longtemps s'étaient mis en route, sur toutes les routes de Gaïa, à lourdes enjambées résignées, avec le casque e couteau tranchant et les masque, Sans m’en rendre compte je m’étais assoupie sur l’ardoise brûlante ? C’est la violence sonore des coups portés sur la paroi où je parcourais mes voyages insensés, qui m’a fait déguerpir. J’ai dévalé le mur et me suis faufilée dans la brèche du carrelage, menant aux labyrinthes vermoulu de poutres centenaires.


- Vas y au burin ! De toutes façons il faut évacuer toute cette merde de torchis. On va en manger de la poussière. T’as prévu des bières ? »


Je me suis blottie dans un trou de terre mêlée de bois chaud en décomposition. Peu à peu à mesure que je m’enfonçais dans la matière, le silence est revenu. Puis j’ai embarqué dans la mémoire ivre de mes origines et des étoiles. C’est pareil. Depuis plus de 400 millions d'années, nous avions tout connu : de nos origines amphibiques, jusqu’ appendre à ramper, à marcher, à voler. Sans jamais renoncer au mouvement, source de notre avoir incarné dans nos excroissances mandibulaires. Nous n’avions rien. Mais nous savions tout. Ce qui est authentique, ce qui est essentiel. Comme nos ancêtres, nous avions oublié les heures de grelottante nudité. Et pour longtemps encore l’on ignorerait ce qui importe et ce qui n'importe pas. Le peuple aranaen ne changera pas un mot au vomissement sorti de dessous son crâne Avec les sapiens, tout serait à nouveau caché, couvert, truqué, avec de fausses épaules et des pectoraux rembourrés...

Point de vue du Fennec.

 


Je suis sorti de là. Le poil ébouriffé, les pattes engourdies. J’ai tendu le museau et n’ai senti que la torpeur. Je me suis dressé et d’un saut agile me suis extirpé. Il y avait une masse ocre et d’or. Partout, partout. Silencieuse, et lourde, avec cette densité minérale qui éprouve tous les sens de l’organisme. Avec cette luminosité solaire qui empêche de voir distinctement. Le sable s’écrasait de tout son poids sur les quelques rochers de basalte noir qui sortaient de son ventre. En ces saillies on avait l’impression que le sable s’ouvrait puis se refermait derrière mes pas. Comme ça, sans arrêt. Les rochers semblaient reposer sur une ondulation sans bruit, calmes, immobiles, éternellement. Les plus petits recouverts n’attendaient rien, ne pensaient rien. Les plus massifs effrontés se dressaient hirsutes vers le bleu du ciel, tendus vers l’impossible. C’était anonyme. Le soleil, le ciel, le sable, les rochers. Aucun d’eux n’avait encore de nom. Chez nous, vivants de passage, personne ne s’était levé et n’avait pointé son index pour désigner ce qui était là et serait encore là après le mot. Le monde était déjà complet. Pourtant, il n’avait pas de nom. Tout le monde était aveugle aux noms, car tout le monde voyait la vie. C’est à ce moment là que je les ai vus. Là bas de l’autre côté de la pente inclinée où je me tenais. Masqué par ces quelques arbustes, dont mordre l’écorce vous abreuve de fraîcheur.

Ils étaient deux, affairés et manifestement tendus sur la carcasse métallique de ces choses artificielles et laides qui parcourent notre espace. Le corps de l’un était allongé sous l’objet, tandis que l’autre s’inclinait, tenant au bout de ses membres des objets qui reflétaient une lumière bleue. J’ai compris en voyant les longues traînées qui étrillaient le sable en toute direction, qu’ils faisaient partie de ces bipèdes aux circulations répétées. Toujours dans le même axe. Comme si leurs parallèles se rejoignaient en un point imaginaire. Je me suis approché en sablant sur mes pas. Le poids de mon corps s’enfonçait tendrement dans le sable. Mon pelage à la chromatique du lieu me rendant invisible à leurs yeux. J’avais senti. Mon instinct attiré par l’exhalaison des rebuts de carne. Et surtout de l’eau qu perlait de l’arrière de la carcasse inanimée. Imparable. Accoutumé aux mélodies incompréhensibles de leur chant, j’ai rythmé au velours sable, mon avancée progressive.

- Marco. C’est bon j’ai repéré la fuite . C’est le carter de gaz-oil ! Pas de brèche ouverte, mais il suinte.

- Putain, le passage sur le fesh-fesh à la sortie de Kita. Quand on a entendu un choc violent sous la voiture…

- Attends, passe moi la clé plate de douze et ta lampe frontale. que je regarde mieux

- Antoine, il nous reste encore 290 bornes jusqu’à Nema. Et le dernier bidon d’essence est vide. On n’y arrivera jamais.

- Marco, bordel, vérifie le cric ! J’ai l’impression que la bagnole s’affaisse.

- Non c’est bon. Le cric est sur la plaque. Comment on fait Tonio ?

- A la mode routiers algériens. Découpe moi des morceaux de savon de Marseille. Et imbibe les d’eau. Sors moi les Hollywood qui sont dans la boite à gant. Ça va le faire !!! A Kita on trouvera mieux.

J’ai distinctement vu le plus petit des deux s’incliner avec un objet étrange et laisser un filet d’eau couler sur ses mains, tout en malaxant une pâte ivoire. Comment pouvait-il faire ça ? Laisser couler la vie aussi simplement sans la boire ? Une mare qui s’enfonçait inexorablement dans le sable, la brunissant jusque dans ses exhalaisons de vapeur humide. Il le fallait. Approcher encore plus, gratter et lécher… Le pur instinct. C’est à ce moment là que j’ai vu sa silhouette s’approcher. Il venait de si loin. Sa démarche était chancelante. Vêtu d’un tas de guenilles, la peau du visage ébène brûlée par le soleil, tee-shirt crasseux, pantalon déchiré aux genoux et d’étranges poches de plastique qui entouraient ses pieds, aux plaies apparentes sur les orteils. Quand il fut à la hauteur des deux autres, j’interrompais ma reptation prudente. Plus d’eau, le sable était redevenu or et brûlant.

- Antoine !

- Ouais attend, j’arrive ?

- Salam.

- Salam

- Any problem ?Where do you come from ?

- Do you have a little bit water ?

- Of course ! Have some… Are you alone ? And where do you come from ?

- From Nigeria.

- Nigeria ? But it’s such a long way ?

- I know, i have been walking and hitch-hiking for more than 3 months, now.

- And where are you going ?

- Till La Haye, in Nederland. I know people over there.

- But it’s more than 3000 kms.

- Of course, i know, but i won’t go home any more. I need to survive. I shall walk till the end. I just need water.

Je les ai distinctement vu s’asseoir en arc de cercle comme le font les sapiens sapiens. Celui qui s’était extrait de sous la carapace métallique, se frottait les mains dans le sable et son regard semblait médusé. Ils ont continué à parler longtemps et je voyais à nouveau la vie s’écouler de leur lèvres, à chaque fois qu’ils relevaient la tête en arrière. Ils ont parlé encore puis, se sont tus. Seule la gourde tournait entre leurs mains. Puis le bipède à la peau noire s’est relevé, a noué à sa ceinture un petit jerrican qu’on lui tendait, et il a enlacé les deux autres fermement. Sans se retourner, il a repris sa trace. Ma pupille dilatée fixait celui qui s’éloignait, quand ma langue desséchée lorgnait encore les traces de vie liquide aux pieds des deux autres sidérés par l’audace !. Peu à peu la silhouette de l’homme ébène devint délétère et floue, dilatée par la température du zénith. Je sus que j’allais plutôt le suivre. Lui. Car dans son rythme même, je ressentais la présence retrouvée de l'écorce terrestre. Au ras de laquelle - comme mes semblables- il allait vivre, marcher, se déchirer les extrémités des membres dans la caillasse, s’asseoir, se coucher, dormir à même le roc En conservant avec le sol un contact direct, sans intermédiaire. Une existence animale, brute, collée au sol, cette fraternelle cohabitation avec toutes les bêtes, dans les rangs desquelles certains sapiens sapiens savaient retrouver leur origine. Car dans chaque arrêt, dans l'immobilité retrouvée, la tension physique de l'effort soudainement relâchée, c'était la sensation merveilleuse d’exister simplement. Au moment où traversant la dune qui me permettrait de suivre le marcheur à distance, j’entendis le bruit sonore de la machine roulante qui partait à l’exact opposé. J’étais né là dans cet endroit que les bipèdes appellent désert, mais qui est beau parce qu'il ne ment jamais.


mercredi 11 janvier 2017

L'Anarchiste

 
« Je ne suis qu’une originale, une rêveuse qui veut vivre loin du monde, vivre la vie libre et nomade, pour essayer ensuite de dire ce qu’elle a vu et peut-être de communiquer à quelques uns le frisson mélancolique et charmé qu’elle ressent en face des splendeurs tristes du Sahara. »

Le père, Tereneti Antonoff, persécuté en Russie pour ses convictions libertaires, sur le point d’être exilé, avait fui en Algérie, cherchant une terre neuve, une patrie d’élection où, sous un ciel clément, les hommes seraient moins encroûtés de routine. Presque riche encore, il avait fondé une ferme dans un coin riant du Tell, et là, entre ses champs et ses livres, avait poursuivi son rêve d’humanité meilleure. Cependant, il avait rencontré là des colons européens le même accueil hostile et, peu à peu, il avait dû se retirer, se replier sur lui-même. L’esprit de son fils unique, Andreï, déjà grand, avait, de cette brusque transplantation, subi une perturbation profonde. Tout le vague, tout l’attirant mystère des horizons de feu étaient entrés, grisants, en son âme prédestinée d’homme du Nord. Vivant à l’écart, ce n’étaient point les hommes, c’était la terre d’Afrique elle-même qui l’avait troublé, profondément.

- "Tu es un poète de la nature",
lui disait son père avec un sourire d’indulgence, comme j’ai été celui de l’humanité… Nous nous complétons. Mais Andreï s’accommodait difficilement de la vie cloîtrée qui suffisait à la lassitude de vivre du vieillard. La hantise de l’inconnu, la nostalgie d’un ailleurs où il se fût senti vivre harmoniquement, sans aspirations jamais assouvies, l’étreignaient. Parfois, des mois entiers durant, il n’ouvrait plus un livre, passant ses jours à errer dans les douars bédouins, à s’asseoir avec les primitifs et les infirmes qui lui rappelaient les moujiks de son pays, ceux que son père lui avait appris à aimer et à comprendre. Le vieux philosophe ne condamnait pas ces erreurs, cette vie nomade dont il comprenait le charme et la salutaire influence, pour les avoir ressentis jadis.
– "Tu as raison, va t’en aérer ton esprit… Va manger le pain noir et participer à la misère et l’obscurité fraternellement…Ça te fera du bien."

Et, peu à peu, Andreï se laissa prendre pour jamais par la terre âpre et par la vie bédouine. Son esprit s’alanguit, tout en restant subtil et curieux. Sa hâte de vivre se ralentit et il escompta avec dédain la vanité de tout effort violent, de toute activité dévorante. Quant, ayant opté pour la nationalité française, il entra aux chasseurs d’Afrique, et fut envoyé dans un poste optique du Sud, son ennui et son dégoût d’être soldat firent place à la joie du voyage et de la révélation brusque, flamboyante du Sud. Les splendeurs plus douces de la lumière tellienne lui semblèrent pâles, là-bas, au pays du silence et de l’aveuglant soleil. Un bordj surmonté d’une haute tour carrée, sur une colline nue, au milieu d’un désert d’une aridité effrayante…Pas une plante, pas un arbre faisant tache sur la terre ocreuse, tourmentée, calcinée…Et, tous les jours, inexorablement, le même soleil dévorateur, arrachant à la terre sa dernière humidité, lui interdisant, jaloux, de vivre en dehors de ses jeux à lui, capricieux, aux heures d’opale du matin et de pourpre dorée du soir. Là, Andreï comprit le culte des humanités ancestrales pour les grands luminaires célestes, pour le feu tout-puissant, générateur et tueur. Ce bordj, sur la porte duquel les Joyeux ironiques avaient inscrit le surnom de Éden Purée. Andreï l’aima. Entouré de quelques camarades avides de retour et que, seule, l’absinthe consolait d’être là, Andreï s’était isolé, pour mieux goûter le processus de transformation heureuse qu’il sentait sourdre des profondeurs de son être.

L’inquiétude, la souffrance indéfinissable qui l’avaient torturé pendant les années de son adolescence faisaient peu à peu place à une mélancolie calme, douce, à un rêve continu. Il ne lisait plus, se contentant de vivre… Il n’abandonnait pas sa résolution de devenir un jour le poète de la terre aimée, de refléter avec son âme plus sensitive de septentrional la tristesse, l’âpreté et la splendeur de l’Afrique. Mais il se sentait incomplet encore, et voulait son oeuvre parfaite… Et il regardait, avec des yeux d’amoureux, lentement, laissant les impressions s’accumuler tout naturellement, par petites couches ténues. Et l’instinct inassouvi d’aimer voilait d’une tristesse non sans charme cette existence toute de silence et de rêverie. Andreï avait fini son année de service et il retourna, plein de la nostalgie du Sud, auprès de son père, juste à temps pour le voir tomber malade et mourir.
–" Reste toujours sincère envers toi-même… Ne te plie pas à l’hypocrisie des conventions, continue à vivre parmi les pauvres et à les aimer."

Tel fut le testament moral que, dans une heure de lucidité que lui laissa la fièvre, lui laissa son père. L’immense douleur de cette perte assombrit pour longtemps l’horizon souriant de la vie d’Andreï. Le vieil homme souriant et doux, le modeste savant ignoré qui lui avait appris à aimer ce qui était beau, à être pitoyable et fraternel à toute souffrance, l’éducateur qui avait veillé jalousement à ce qu’aucune souillure n’effleurât l’âme de l’enfant et de l’adolescent, qui n’avait point permis que l’hypocrisie sociale imprimât son sceau déprimant sur son coeur, Térenti n’était plus… Et Andreï se sentit tout seul et tout meurtri, au milieu des hommes qu’il sentait hostiles ou indifférents. Mais l’obligation où il se trouva de mettre en ordre les affaires de son père fut pour lui une diversion salutaire. Puis se posa ce problème troublant : que deviendrait-il ? Alors, Andreï se souvint de sa vie dans le Sud et il la regretta. Et il songea : 
- "Pourquoi ne pas retourner là-bas, libre, pour toujours ?"

Il vendit la ferme, transporta les livres de son père chez une vieille amie, réfugiée polonaise exerçant l’humble profession de sage-femme à Oran, et, toutes dettes payées, il eut quelques dizaines de mille francs pour réaliser son projet. Il retourna s’agenouiller pieusement sur la tombe sans croix du vieux philosophe, dans un petit cimetière, sur une petite colline dominant la baie de Mostaganem… Et il partit. Andreï songea qu’il suffisait de posséder le don précieux de tristesse pour être heureux… Il était venu s’installer là, dans l’ombre chaude des dattiers de Tamerna Djedida, dans le lit salé de l’oued Rir’ souterrain. Il avait acheté quelques palmiers, une source salpêtrée qui vivifiait de ses ruisselets clairs le jardin et une petite maison cubique en toub rougeâtre. Le bureau arabe dont dépend l’oasis avait bien cherché, par haine de l’élément civil, surtout indépendant, à détourner Andreï de son projet. On avait usé envers lui de tous les procédés, de la persuasion rusée, de l’intimidation. Il s’était heurté à la morgue, à la suffisance des galonnés improvisés administrateurs, mais sa calme résolution avait vaincu leur résistance.

Il savait cependant que le climat de cette région est meurtrier, que la fièvre y règne et y tue même les indigènes. Mais n’avait-il pas séjourné de longs mois dans le bas de cette vallée de l’oued Rir’, près de son embouchure, dans le chott Mel’riri ? Il n’avait jamais été malade et il résisterait… Il aimait ce pays mystérieux, hallucinant, où toute la chimie cachée de la matière s’étalait à fleur de terre, où l’eau iodée et salée dessinait de capricieuses arabesques blanches sur les herbes frêles des séguia murmurantes, ou teintait en rouge de rouille le bas des petits murs en toub qui faisait des jardins un vrai labyrinthe obscur. Partout, l’eau suintait, creusait des trous, des étangs profonds, à la surface immobile et attirante, où se reflétaient les frondaisons graciles des palmiers, les feuilles charnues des figuiers et les pommes rouges des grenades… Puis, tout à coup, sans transition, le désert s’ouvrait, plat, immense, d’une blancheur aveuglante. Le sol spongieux se re–couvrait d’une mince couche de sel, avec de larges lèpres d’humidité brune.

Tout cela flambait, scintillait à l’infini, avec, très loin à l’horizon, de minces taches noires qui étaient d’autres oasis. Et, à midi en été, le mirage se jouait là, dans la plaine morte, d’où la bénédiction de Dieu s’était retirée… En hiver, les chotts et les sebkas s’emplissaient d’une eau claire, azurée ou laiteuse, et les aspérités du sol formaient dans ces mers perfides des archipels multicolores… Vêtu comme les indigènes, Andreï vivait de leur vie, accepté d’eux et bientôt aimé, car il était sociable et doux, et les guérissait presque toujours quand, malades, ils venaient lui demander conseil.
– " Il deviendra Musulman", 
disaient-ils, l’ayant entendu répéter souvent que Mohamed était un prophète, comme Jésus et comme Moïse, venus tous pour indiquer aux hommes des voies meilleures. Les habitants de Tamerna étaient des Rouara de race noire saharienne, une peuplade taciturne, d’aspect sombre et de piété ardente, mêlée de croyances fétichistes aux amulettes et aux morts.

La magie menaçante, le silence du désert contrastant avecle mystère et le murmure vivant des jardins inondés, avaient imprimé leur sceau sur l’esprit des habitants et assombrissait chez eux la simplicité de l’Islam monothéiste. Grands et maigres sous leurs vêtements flottants, encapuchonnés, portant au cou de longs chapelets de bois jaune, les Rouara se glissaient comme des fantômes dans l’enchevêtrement de leurs jardins. Pour préserver leurs dattes de sortilèges, ils attachaient des os fétiches aux régimes mûrissants. Ils ornaient de grimaçantes figures les corniches et les coupoles ovoïdes de leurs Koubba et de leurs mosquées pétries en toub. Aux coins de leurs maisons semblables à des ruches, ils piquaient des cornes noires de gazelles ou de chèvres… La nuit du jeudi au vendredi, nuit fatidique, ils allumaient de petites lampes à huile près des tombeaux disséminés dans la campagne. Ils subissaient la hantise de l’au-delà, des choses de la nuit et de la mort.

Andreï ouvrait largement son âme à toutes les croyances, n’en choisissait aucune, et ces superstitions naïves ne le révoltaient point car, après tout, il y discernait ce besoin de communier avec l’inconnu que lui-même ressentait. Les femmes au teint obscur étaient belles, les métis surtout, sous le costume compliqué des Sahariennes qui leur donne l’air d’idoles anciennes. Drapées de voiles rouges ou bleus, chargées d’or et d’argent, avec une coiffure large faite de tresses relevées au long des joues, recouvrant les oreilles de lourds anneaux, elles s’enveloppaient pour sortir d’une étoffe bleue sombre qui éteignait l’éclat des bijoux. Leur charme étrange, le mystère de leur regard attirait Andreï. Voluptueux, mais recherchant les voluptés grisantes illuminées de la divine lueur de l’illusion d’aimer, sans brutalité d’appétits, Andreï n’avait jamais trouvé qu’une saveur très médiocre aux assouvissements dépouillés de tout nimbe de rêve. Ce qui l’en éloignait surtout, c’étaient leur banalité et la rancœur de l’inévitable et immédiat réveil. Et il aimait à voir passer, dans l’incendie du soir, les jeunes filles porteuses d’amphores, s’en allant en longues théories au pas rythmé vers les fontaines d’eau plus douce, aux confins du désert où le soleil mourant allongeait leurs ombres sur le sol brûlé.

La vie d’Andreï s’écoulait en une quiétude heureuse, monotone et sans ennui. Il se levait à l’heure légère de l’aube pour goûter la vivifiante fraîcheur de la brise discrète qui feuilletait les palmes et les végétations aromatiques des jardins. Sur son cheval qu’il aimait de sa tendresse apitoyée pour les animaux résignés et confiants, il s’en allait dans le désert, poussant parfois vers les oasis voisines, nombreuses dans la vallée, parées à cette heure première de lueurs d’or et de carmin. Le grand espace libre le grisait, l’air vierge dilatait sa poitrine et une grande joie inconsciente rajeunissait son être, dissipant les langueurs de la nuit chaude, succédant à l’embrasement du jour. Puis il rentrait et errait dans les jardins, regardant les fellahs bronzés remuer la boue rouge des cultures, enlever les dépôts salés obstruant les séguia. C’était l’été, et les palmeraies lui apparaissaient dans toute leur splendeur. Sous le dôme puissant des palmes, les régimes de dattes pendaient, gonflés de sève, richement colorés selon les espèces… Les uns, verts encore avec une poussière argentée veloutant les fruits, les autres, jaune paille, jaune d’or, orange, rouge vif ou pourprés, en une gamme chaude de tons mats ou luisants. Longuement, Andreï se penchait sur le ruissellement de l’eau jaillissant des dessous mystérieux du fleuve invisible. Puis il rentrait dans la fraîcheur de sa chambre fruste et s’étendait sur son lit en roseaux pour s’abandonner à la mortelle et ensorcelante langueur de la sieste.

Quand l’ombre des dattiers s’allongeait sur la terre excédée, Hadj Hafaïd, le serviteur d’Andreï, le réveillait doucement, le conviant à la volupté du bain. Parfois, repris de la nostalgie du travail, Andreï écrivait et de temps en temps, à de longs intervalles, il rappelait son souvenir aux chercheurs de littérature subtile par des contes du pays de rêve où il mettait un peu de son âme et de sa vie. Sur la route de Touggourt, non loin des grands cimetières enclôturés, deux femmes vivaient, la vieille, Mahennia, et sa fille, Saadia, que son mari avait répudiée, parce qu’on disait dans le pays qu’elle et sa mère étaient sorcières. Elles vivaient pauvrement du gain de la vieille, sage-femme et herboriste, rebouteuse habile. On les respectait dans le pays et on les craignait à cause des bruits qui avaient couru sur leurs sortilèges et de l’inexplicable mort du mari de Saadia peu après son divorce. De race métis presque arabe, les deux femmes se souvenaient de leurs origines sémites et s’en faisaient gloire.

Saadia était belle et son visage ovale, d’une couleur ombrée et chaude, était tout empreint de la tristesse grave des yeux. Elle vivait modestement, chez sa mère, et, malgré sa beauté, les Rouara superstitieux la fuyaient. Andreï, au cours de ses promenades solitaires, la vit plusieurs fois et la vieille, inquiète du succès du Roumi comme guérisseur, tint à ne pas s’attirer son hostilité. Elle lui offrit le café de l’hospitalité, ne lui cacha pas sa fille. Saadia fut attentive à le servir, et silencieuse. Andreï savait les bruits mystérieux qui couraient sur ces femmes et l’étrangeté de leur existence l’avait attiré et charmé. La beauté de Saadia et sa tristesse furent pour lui une délicieuse trouvaille et il revint désormais souvent chez la vieille. Il désira Saadia et ne se défendit pas contre son désir. Ne serait-ce pas un embellissement de sa vie trop solitaire que l’amour de cette fille de mystère, et une fusion plus entière de son âme avec celle de la terre élue, par l’entremise d’une créature de la race autochtone ? Voluptueusement, Andreï s’abandonna à la brûlure enivrante de son désir. Saadia, impénétrable, ne trahissait pas sa pensée que par le regard plus lourd par lequel elle achevait d’étreindre cet homme blond, aux yeux gris, au visage de douceur et de rêve.

Toute la révolte de sa jeunesse solitaire, tout son besoin d’être aimée, de ne pas rester comme une fleur épanouie dans le désert muet, Saadia les reporta sur ce seul homme qui ne la fuyait pas. Moins timide, bientôt, elle lui parla, lui cita les noms des herbes séchées qui pendaient en gerbes sous le toit de leur maison et leurs vertus ou leurs poisons.
– "Ça, c’est le nanâ odorant, dont le jus guérit les douleurs du ventre, et ça c’est le chich gris dont la fumée arrête la toux."
Sa voix de poitrine, vibrante, parfois saccadée, avait un accent étrange pour parler cette langue arabe qu’Andreï possédait maintenant. D’autres fois, Saadia lui nommait les bijoux qui la paraient. Un jour, pour la mieux deviner, Andreï lui demanda de quoi était mort son mari.
– "Quand l’heure est venue, nul ne saurait la retarder du temps qu’il faut pour cligner de l’oeil… Et celui qui commet l’iniquité encourt la colère de Dieu."

Une ombre passa dans le regard de Saadia. Un jour, il la trouva seule au logis. Leur maison était isolée et voilée par le rempart des palmiers. Elle lui sourit et l’invita à entrer quand même.
– "Viendra-t-elle bientôt, la mère ?"
– "Non, elle ne viendra pas… Mais viens-tu ici pour elle seule qui est vieille et dont les jours sont écoulés ?"
Et Andreï, dans la douloureuse ivresse d’aimer, la regarda. Souriante, le regard adouci, elle était debout devant lui, accueillante. Pour la première fois, Andreï connut toute la volupté des sens qu’il avait savamment préparée, l’embellissant de tout son rêve. Quand la lune du soir emplit la chambre, Saadia le congédia, doucement, par prudence…
– "Fais un détour… Je ne sais si la vieille pardonnera. Il vaut mieux que je la sonde d’abord."
Et Andreï s’en alla. Le désert tout rouge brûlait et une ombre bleue s’étendait comme un voile sous les palmiers dont les sommets s’allumaient d’aigrettes de feu. Et Andreï s’arrêta, la poitrine oppressée, en un immense élan de reconnaissance envers la Terre si belle et la vie si bonne.

Isabelle Eberhardt (17 février 1877 à Genève - 21 octobre 1904 à Aïn-Sefra), Algérie). Née à Genève, Isabelle Eberhardt est déclarée de père inconnu, sous le patronyme d'Eberhardt, nom de jeune fille de sa mère. A 20 ans, Isabelle quitte Genève pour Böne, dans l’Est constantinois. Elle fuit les Européens, décide de vivre comme une nomade, loin de la civilisation des sédentaires. Ce texte écrit en 1899 - elle a 22 ans est extrait de : Au Pays des sables (1re édition sous le titre Contes et souvenirs, 1925 ) 2e édition établie et préfacée par René Louis Doyon à Paris chez Fernand Sorlot en 1944 - Reed : J. Losfeld, Paris, 2002





mardi 25 octobre 2016

Les Perdants Magnifiques

Tout système que vous mettez au point sans nous
sera renversé
Nous vous en prévenons à l'avance
et rien de ce que vous avez construit n'est resté debout
Ecoutez bien alors que vous vous penchez sur vos plans
Ecoutez bien alors que vous retroussez vos manches
Ecoutez bien une nouvelle fois
Tout système que vous mettez au point sans nous
sera renversé
Vous avez vos dogmes
Vous avez vos fusils
Vous avez vos Pyramides vos Pentagones
Avec toute votre herbe et toutes vos balles
vous ne pouvez plus nous chasser
Tout ce que nous révelons de nous
c'est cet avertissement
Rien de ce que vous avez construit n'est resté debout
Tout système que vous mettez au point sans nous
sera renversé


(Leonard Cohen-Poemes non publies - Illustration Sharon Swaine)



vendredi 29 juillet 2016

Qu'est-ce donc que vivre ?

1/" Il existe présentement un grand nombre de gens qui, sans rien connaître les uns des autres, sont pourtant liés par un destin commun. Echappant à toute profession de foi déterminée, ils se sont conquis leur part des trésors culturels aujourd'hui accessibles à tous et pour le reste vivent consciemment leur époque. Ils passent leurs journée le plus souvent dans la solitude des grandes villes, ces savants, commerçants, médecins, avocats, étudiants et intellectuels de toutes sortes; et, comme ils sont assis dans leur bureau, reçoivent des clients, mènent des négociations, fréquentent les amphithéâtres, ils oublient très fréquemment, dans le vacarme de leurs activités, leur véritable être intérieur et se croient libres de la charge qui secrètement pèse sur eux. "
(S. Kracauer, L'ornement de la masse : Essai sur la modernité weimarienne)

2/ "Après des millénaires de rationalité, la panique s'empare de nouveau de l'humanité, dont la domination acquise sur la nature devenue domination de l'homme excède de loin en horreur ce que les hommes eurent jamais à craindre de la nature."
(Minima Moralia : Réflexions sur la vie mutilée de Theodor W. Adorno)

3/ "Parce que dans une société où toutes les relations humaines sont condamnées à l'abstraction, où il n'existe plus rien de concret, la philosophie, désespérément, s'efforce de pénétrer ce concret, de l'invoquer, sans pourtant nous tromper sur l'absurdité de l'existence mais sans non plus s'y laisser engloutir." (W Benyamin)

 


mercredi 24 février 2016

Sahara Lumber.


Grenade dans l'orchestre à cordes,
colis piégé au garden party.
Officiellement y a du désordre,
dans le journal, c'était marqué.

Vous êtes partis pour la campagne
n'est-ce pas, Mister, vous vous souv'nez?
Le beau soleil et puis bang! bang!
La marina était minée.

Le gros Dow Jones a débandé,
les héritières pissaient la peur.
Qu'est-ce que vous dites? Ils ont enl'vé
jusqu'au ministre de l'Intérieur?
Sahara Lumber.

Vitres blindées contre la haine,
l'aéroport, faut faire ça vite;
un visa pour le Liechtenstein.
Hélas! La terre est si petite.

Au point précis Zéro Zéro,
à l'heure dite de l'Histoire,
rencontrez donc votre bourreau,
le Métronome de l'Espoir.

Ajoutons-y quelque clarté:
Que dit le Grand Inquisiteur?
"Excès de générosité."
Vous avez trop donné, Mister.
Sahara Lumber.

Donné l'amour aux petits couples
et l'Amérique aux plus méchants,
l'éternité aux Béotuks,
donné le temps au govern'ment.

L'argent à ceux qui en ont déjà
et la musique à Yamaha.
Donné tout le ciel à GM
et le soleil et son système.

Livré ma s'ur aux enfants d'chiennes
qui n'ont de c'ur qu'après cinq heures.
La fin du monde à ceux qui viennent;
pus d'eau, pus d'air et pus de fleurs
Sahara Lumber.

Pour être "légal", vous êtes "légal",
d'ailleurs on a tout visionné
avec les yeux noirs de Bhopâl.
C'est just'qu'on est un peu tannés

D'vous entend' dire du Saint-Jacques Club:
"De toutes façons on s'ra pas là
quand les chimistes vont manger le globe,
quand l'océan explosera."

Vous avez le sens des affaires,
le flair, le timing des voleurs.
On a l'instinct des mammifères
et l'habitude de la douleur.
Sahara Lumber.

Nous, Antilopes de la Nuit
buvant aux sources confidentielles,
Communards Capiteux des Fruits
de tous les arbres du réel.

Nous, Chevaliers de l'Apex
signant du X de l'esclave,
on a signé pendant des siècles
avec du sang et de la bave.

Pour que le printemps nous revienne,
obligatoire que le grain meure.
Mettons qu'à soir vous êtes les graines,
nous autres on va faire les semeurs.
Sahara Lumber.

Vous n'êtes pas faits pour cette planète,
immenses ingrats et mal élevés;
buvez le fond de vos canettes,
les musiciens sont arrivés.

On va vous jouer un, deux, trois, quatre,
le concerto pour corde au cou.
Mesdames, Messieurs, Spécial Cravates,
ça va swinger pas mal beaucoup.

Debout! C'est l'heure de la prière
à Notre-Dame-des-Horreurs.
Y a une erreur dans le dictionnaire
car le mot terre vient de terreur.
Sahara Lumber

(Richard Desjardins - 2003)


samedi 1 août 2015

Plus rien ne les protège...

Plus rien ne les protège… L 'icône du Che s"est pendue. L’ombre solaire des statues de Jose Marti s’esquive furtivement. Aux démesures des casquettes adolescentes "Bad Boy". El Bloqueo, el bloqueo, el bloqueo… C’est mauvais comme les haricots rouges sans viande. Comme le rhum sans la rumba. C’est tout imprégné dans les viscères, quand Fidel demandait patience et courage… Ils voulaient voir les trésors, ceux de Babylone, Rome ou d'ailleurs... Des trésors futiles, des pacotilles brillantes, que l’Oncle Sam leur refusait. Leurs ancêtres avaient empli les malles de café, de coton ou de canne a sucre. Les Orishas de la Santéria parlaient de Potlatch… Mais Camarades, Camarades, Camarades : aujourd’hui, il faut du cash ! Deux générations ont essayé autrement : il n’ont pas promis grand chose ! Ils ont instruit et soigné. Ils ont maladroitement tout verrouillé… Le 19 Juillet 2015 à 00 h 01, sur le Malecon, on a entendu l’artillerie lourde des Yankee... Le Bon Dieu en lambeaux , dans ses cendres et poussières de billets verts s’est dressé dans sa chevrolet décapotable, et de sa voix nasillarde à lu le texte imprimé par les machines : "j’aime la place en l’état, mais laissez nous faire, vous préférerez Miami…" A la même heure, un jeune soudanais se noyait en méditerranée. Un retraité grec se jetait dans le port de Thessalonique. Le Bon Maître est reparti dans sa boite à savon, persuadé que les Cochons reviendraient dans la baie. Sans peur… A Playa Giron, les hôtels en béton sont prêts... Faut renchausser l’Espoir, même s’il nous joue des tours. Les étoiles se font voir au sommet des Sierras inaccessibles. Là où l’on peut dire, sans peur du lendemain : dormez braves gens... Les ordinateurs peuvent venir demander "qui est le chef ici ? Et qu’il se lève !" Alors le soleil se lèvera…. Tout est calme hors l’urgence, il nous faut apprendre a dormir sur la terre ferme… Ne plus écouter que la voix de Neruda. El Canto Général comme mise à mort de la bêtise… Et les mots comme des armes !!!


Les Derniers Humains

La nuit dormait dans les congas
Les chats errants buvaient au seuil des fers forgés
Ils allaient à contresens mais ils vivaient encore
Malgrè le fret, les billets verts et les Barbares.

Les vieux savaient qu'un jour ils viendraient
A grand coup d'Axe, à coup de taxes
Leur traverser le corps de bord en bords
Eux les Derniers Humains de la Terre...

De sa tombe Ramon Gomes de la Serna l'a vu venir :
Laissez le rhum, mouchez les cuivres
Cette Rumba est trop tranquille, laissez moi faire le guet...
Deux balles dans la nuque dans la forêt Bolivienne !

Ce n'est pas le bruit du tonnerre
Ni le fracas de la houle sur le  Malecon
Mais le galop des  milliers de smartphones et tablettes
Dans l'oeil  panoptique de la toile Wall-Street

Et tout ce monde qui dort
Sous la torpeur du rhum, des cuivres et des volutes Coimbras
Reveillez vous : v'la les yankees, v'la les yankees
Ils coment with y go :   v'la les gringos.

Ils débarquent tous les jours dans les baies profondes
Là où les cochons les ont autrefois humiliés
Ils disposent leurs  cartes bancaires comme des boucliers
et l'un d'eux - toujours plus arrogant -  s'empare du mégaphone

Nous venons de la part du Big Contrôle
Son laser vibre dans le pôle
Nous avons tout tout tout conquis
Jusqu'à la glace des Galaxies

Le Président m'a commandé de pacifier le monde entier
Nous venons en amis... Believe me !
Maintenant assez de discussions, et signez moi la reddition
Car bien avant la nuit, nous regagnerons la Virginie

Madre de Dios, v'la les yankees, v'la les yankees
Ils coment with y go :   v'la les gringos.
Le piano droit d'Ibrahim s'est distordu
La Guitare de Compay  a vu ses cordes s'étioler

C'est dans un mur d'enceintes technos que la voix sans timbre à exigé :
Je compte jusqu'à trois et toutes vos filles pour nos traders
La Canne à sucre, la café, le tabac, l'or noir et vos secrets
Tout désormais nous appartient !!!

Et pour que tout soit bien compris
Il a compté deux fois
Et pour les news, la NBC
Finis les haricots rouges : Burgers are no more waiting...

Du fond des mogotes où Carla parle aux ancêtres
Ses mains ridées sur les feuille de tabac odorant
il n'y a pas eu de cuivres, pas de congas, pas de rumba
Mais seulement la voix de Marti sortie des roches millénaires

Hey Gringo, escucha me Gringo !!!
Nous avons traversé des continents
Des Océans sans fins
Dans des cales miteuses tressées de chaines

Et nous voici devant vivants
Fils de Toussaint ou de  Barbus, et de leurs rêves
Et tu nous tends ton miroir menteur
La vie dans le reflet d'un glaive

America, Europa, China, vos dragons fous s'ennuient
Amenez les, qu'on les achève
Caligula ses légionnaires, vos présidents, leurs millionnaires
Sont pendus au bout de nos lèvres

Hey Gringo, t'auras rien du tout, rien d'eux, rien de la règle de Ocha
De leur mémoire de la mémoire des premiers enchainés
Jusqu'aux aux poèmes cryptés des diarios de motocycleta
Ho Gringo : Va-t-en, va-t-en !!!
Allez Gringo, que Dieu te blesse !!!

La nuit dormait dans les congas
Les chats errants buvaient au seuil des fers forgés
Ils allaient à contresens mais ils vivaient encore
Malgré le fret, les billets verts et les Barbares.


mercredi 23 octobre 2013

Personne ne connaît le coeur secret des horloges.

 


La pluie comme une buée au miroir de l'éthique. Il est 8 h 30. Je monte dans un véhicule à moteur de couleur bleue marine Le bitume dévore les kilomètres et nos propos sibyllins. Nous sommes quatre, deux hommes, deux femmes, et roulons vers une destination géométriquement repérable: les certitudes de l'amour pour l'une, les raisons inconscientes du sang pour l'autre, la  dérisoire participation au refus pour les deux autres. Question de forme : le style apparaîtra avec l'histoire. Car au fond c'est toujours d'invective dont il s'agit. Pourquoi nos mères nous laissent-elles cette mémoire du cri ? L'idée avait pris forme dans une errance. L'encre petit-poucet de nos questionnements respectifs. Mélange des plumes et des couleurs. L'i.d. serait  la poésie de toutes manoeuvres pour la beauté du monde. Convulsive. Cri. Les mots comme seules armes d'un bouleversement total. Ready-made et raidis mes dés. Pourquoi tant de formes répétées, pour nier la dialectique du vieux Hegel ?  

Point 53, kilomètre 224, vaste  zone de repli stratégique sur une ligne de front essentielle : la circulation autoroutière. Leurs aires d'arrêt confinent aux pestilences muettes des toilettes modernes. Triomphe de la transparence du verre, aveu de la communication zéro. D'un commun accord, nous refusons l'embaumement post-industriel et préférons nourrir nos corps mammifères entre goudron ruisselant,  béton sarcophage de la poésie et pelouse transgénique. Du déchet. De son absorption, de sa déglutition, de sa régurgitation. L'art du raccourci : l'ennemi est déjà là et il nous reste pourtant 173 kilomètres avant d'atteindre une de ses possibles localisations géographiques.  

Rue des Partisans : le paradoxe des lieux nommés. En cet endroit précis, périphérie pavillonnaire, domestication de la nature urbaine, nous nous séparons définitivement. Un verre d'eau pour quelques justificatifs : du choix de l'Autre illusoire, de celui de la saignée familiale, à celui du tremblement irrémédiable de l'ordre social. Traités de stratégies divers pour même reconnaissance du coeur secret des horloges. Un pari dans Paris. Il s'agit de passer aux cartes détaillées.500 feuillets A3 dans deux sacs à dos misérables et usés. Nous déployons nos armes. Première infiltration au coeur d'un des multiples épicentres du possible. Nous quittons très vite la survie des couloirs erratépéïsés  pour préférer le labyrinthe ludique et pollué des librairies complices. Comment diffuser nos idées ? Y a-t-il des banquets inavouables ? Désaccord entre nous : le plaisir de la répartie, du jeu verbal de la séduction. A trop aiguiser le sens renversé de nos idées, nos pas ivres nous mènent sur les rebords du rat. Karl Kraus est ce jour en position centrale sur l'échiquier. Ramon Gomez de la Serna, lui sert incrédule de palefrenier. Sourire de la jeune femme ( domestique ? esclave ?), aux teneurs mercantiles : certains patronymes déclenchent le silence : voyer et les portes se ferment. " Le véritable enjeu de cette société est la communication."  David me reproche un manque de style. De l'art de la boucle. Débat. Accord cependant parfait : pourquoi sommes nous convaincus qu'il ne faut pas pénétrer les gens par leur porte de service ?  

19 h 30 : miracle de l'  errance poétique, nous rejoignons à l'heure nos semblables pour communier au rituel des estomacs. Saint-Michel et le bruit des tiroirs caisses derrière les vitrines : je laisse lentement la soie sanguine du vin grec (des surplus européens)  emplir mon corps. David me sourit : l'heure approche.
22 h 00. Nos sacs à dos sont moins lourds : il reste à porter l'attaque initiale. Je pense au bruit de l'étoffe sur un pubis. Erection. La place est calme : derrière les barreaux d'acier dressés, les colonnes du palais Brognart n'ont pas besoin de signes. Phallus dressés. De la symbolique éternelle. De la domination. Le reste, tout le reste, AMI, OMC, FMI, etc. ne sont que les spermatozoïdes de la copulation de certains. Les véritables ennemis.  
- "On attend les nantais ! Vous en êtes ?".
- "Pourquoi faudrait-il seulement que Nantes soit une fête ?"  
- " Vous faites partie de l'ATTAC ?"  
- " Nous procédons aux prémices de toutes les attaques."  
- " Ca se mange ce que vous distribuez ?" 
- " Le désir ne se lie que la tête reposée, comme Louis XVI !"  
Accélération. Les fameux nantais  sont là, le muscadet aussi. Batailles pour une huître. Qu'importe la cause, il s'agit de rencontres. Les corps se touchent, les langues se délient. Le grondement sourd des djembés scrophuleux. Les degrés en fusions de plusieurs alcools inégaux. Les yeux détournés par quelques silhouettes affinées noires. Nous sommes près de 1000, les pavés commencent à  jaillir et fuser vers les portes muettes du temple. Au loin les sourires amusés de l'ordre en képi.
0 h 45. Ce qui devait être une autre nuit du 4 Août, vire au désastre des troupes. Sempiternels corps avachis, victoire des canettes sur la conscience. Les plus dignes s'esquivent en douceur. Plaisir personnel d'avoir insulté le chien de garde de la presse socialiste en vogue. Il ne nous reste plus qu'une dizaine d'actes de naissance de l'i.d., mais nos idées encore lucides éxècrent définitivement le gauchisme sale.
1 h 50. Repli stratégique. Nous sentons le poids du temps qui s'écoule sur nos corps meurtris. Propos sur l'ennui. Propos sur l'insolence. Nous croisons au hasard de nos pas le supermarché du sexe  en kit. Qu'est-ce que la dignité ? Considérations sur l'orientation géographique la plus pertinente. Que désirons-nous vraiment.?
Soudain, elle sont là devant nous, à la fois dans la beauté plastique du prêt à porter contemporain mais aussi et surtout dans l'expression fulgurante du désir. Elles titubent plus qu'elles ne marchent. Elles s'aspirent plus qu'elles ne respirent. Elles s'embrassent et s'enlacent sans pudeur aucune. Chevelures blondes, étoffes noires, corps tendus et gestes précis autour des reins. A qui parlent-elles ainsi : à elles mêmes ou au(x) tiers voyeur(s) de la rue. Nous avançons, nous piétinons, nous bafouillons. Instant magique de poésie ou déroute définitive des bataillons d'i.d.Elles sont citoyennes du monde, américaines, suédoises, qu'importe. Le côté savamment calculé de l'accent  maladroit , une madeleine au chocolat entre deux seins. Elles sont "nomades du XXè siècle", "étudiantes à normale-sup" "mobile-phone adeptes" "because future is on the web you see."  Excitation cognitive enchevêtrée au langage des corps. La percée était brillante, la malle au trésor est vide. David relance les dés. De l'art du jeté polysémique. Je rajoute un chant à Maldoror. Elles sont stupides, elles sont spectaculairement réifiées. Elles se quittent. Séparation et perte des repères : la division renvoie au doute. Piètres chevaliers, nous accompagnons la silhouette ersatz d'un corps femelle d'humain « jusqu'à la sécurité marchande"  de son quartier. » Nous manquons encore une fois de clairvoyance :  pourquoi lui demander l'autorisation d'aller boire un dernier verre chez elle?
03 h 20. Il pleut et nos repères géographiques sont nuls. Plaisir fugace de la désorientation associée au dérèglement des sens. Jeu : il s'agit de marcher droit devant. Inévitablement le fleuve sera ou ne sera pas. Le rythme de nos pas entraîne celui de nos mots. La vague lancinante de l'alexandrin ou la rythmique guerrière de l'octosyllabe. Débat. Pourquoi toujours des mots plutôt que du silence ?
4 h 25. Les troupes sont épuisées : où sont les tentes du repli. La fluidité libertaire -commerciale du plaisir sonorisé charrie ses derniers lots de viandes ivres, empaquetés dans du désir refoulé. Où sommes-nous dans cet enfer signalisé de néons. Conversation-cigarette avec deux boat-people provinciaux du naufrage moderne. Récurrence : "rien n'empêchera la vie d'être absolument passionnante!"  Mais "nous" ne "savons"  toujours pas "comment faire". Mais-ne-toujours-pas...  
4 h 50. Que fait la lumière de l'aube ? La Seine prend forme au lever du rideau. Elles sont encore deux, plus décentes, plus humaines,  plus ivres ?  
Question : "est-ce que vous avez peur ? "
Réponse : " du mensonge des mots sur les corps ?"  
Question : "est-ce que vous vous ennuyez ?"
Réponse : " l'enfer est-il sempiternellement ainsi ?"
Question : " que désirez-vous vraiment ?"
Le silence comme aveu. L'une d'elle va vite. Elle répond n'importe quoi. Puisqu' importe. Ca. Elle sait que nous savons qu'elle sait. Une stigmate comme l'ouverture de sa jupe fendue sur le dessus du genou. Accélération. Confusion. Report. Elle nous promet au pire les insultes que justifient le manque de style. Dernier regard tendu sur les lignes de son cou.
5 h 45 : Récapitulatifs des erreurs stratégiques. Bilan des opérations insuffisamment calculées. Etat des forces. Le chant XII du Purgatoire dans nos divines comédies. Demain nous devons reconnaître d'éventuelles alliances avec des sans-culottes. Nos coeurs secrets. Mon coeur. se créé....

 

 

 

 

 

Ode à Charles et Raoul...

                                                               « Là où une catégorie se transforme - par dialectique négative, celle de ...