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lundi 23 décembre 2024

Eloge du Journal ou retour à Mallarmé.

 

« Quant à la critique proprement dite, j’espère que les philosophes comprendront ce que je vais dire :  pour être juste, c’est-à-dire pour avoir sa raison d’être, la critique doit être partiale, passionnée,  politique, c’est-à-dire faite à un point de vue exclusif, mais au point de vue qui ouvre le plus d’horizons ». (Charles Baudelaire, Salon de 1846, in Curiosités esthétiques, Œuvres complètes 1868, p. 77


« Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui / Va-t-il nous déchirer avec un coup d’aile ivre / Ce lac dur oublié que hante sous le givre / Le transparent glacier des vols qui n’ont pas fui ? » (Stéphane Mallarmé, Œuvres complètes, Édition Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1998, tome I, p 92)


« Nous ne pouvons vivre que dans l’entrouvert, exactement sur la ligne hermétique de partage de l’ombre et de la lumière. Mais nous sommes irrésistiblement jetés en avant. Toute notre personne prête aide et vertige à cette poussée. » (René CHAR, Dans la marche. OEuvres complètes, Gallimard, « La Pléiade », 1983, p. 410).



A l’instar des surréalistes, puis des situationnistes - qui chacun à leurs façons ont essayé en d’autres contingences de questionner la dimension pratique subversive de la poésie et de l’art - nous aimerions ici questionner la dimension opératoire de la critique radicale. Se réclamer d'une telle veine nécessite l'examen lucide d'une répétion formelle qui ne manque pas d' interroger. Une telle exigence concerne l’histoire du XIXè, du XXe et du XXI siècles. Une telle question peut finalement se réduire à celle de savoir si la critique peut se délivrer de l’apanage du style et de la froideur syntaxique, qui trop souvent donnent la fâcheuse impression de tourner à vide.


Ainsi la poésie de Mallarmé fait-elle «événement de la pensée de l’événement», où affirme-t-elle plutôt que « rien n’aura eu lieu », que le XIXe siècle n’a pas eu lieu. Elle affirmerait ainsi son inutilité face à une série d’échecs révolutionnaires qui n’ont pas été capables d’instaurer la liberté, l’égalité et la fraternité, dont rêvaient tous les adeptes de l'émancipation individuelle et collective depuis 1789. De fait Mallarmé affirme que « rien n’a eu lieu ». Le propos est explicite dans « le Coup de dés », et il est articulé aussi nettement qu’obscurément : «  aucune de ces mémorables crises (crise de vers ou crises sociales) n’a eu lieu. » De cette manière, le vers, comme les dés jetés au hasard, ne sont que dans l’instant : on les lance, ils tournoient et retardent indéfiniment la pose du syntagme conclusif !

 

Serait-ce dès lors la question du rapport entre poésie et prose ? Le XIXè fut le siècle du journal. Le XXIè sera celui du buzz cybernétique et virtuel. La question de savoir si quelque chose pourra véritablement avoir lieu consisterait donc à s'emparer sérieusement de la prose. Mallarme encore une fois le dit : « il n’est pas de prose qui ne soit en dernier ressort langue du journal.». Présenter simplement des faits les plus banals de la vie quotidienne et - comme Benjamin - disséquer à plaisir les passages, les chiffoniers et les sens uniques. Soutenir par les détails une pensée de l’histoire et des événements politiques. Penser les « Grands Faits divers» d’une société en décryptant l'envers de ses aspects structuraux et fondamentaux. La critique et defense mallarméenne du journal est en fait, une défense de la réflexion historique.

 

 


 

jeudi 15 février 2024

Comment éduquer et penser après Gaza ?

 


 Comment éduquer et penser après Gaza ?

Devant l’innommable, ne jamais se taire !

 

« Une fois que la Raison sait que l’Universel dominant et les proportions qui sont les siennes, sont malades – à proprement parler : atteints de paranoïa et de projection pathologique – alors ce qui se présente précisément comme malade, aberrant, paranoïde et même complètement «fou», au regard des critères de cet ordre dominant, c’est pour la Raison le seul germe de guérison. Comme au Moyen Age, le bouffon à son seigneur, seul le « fou » dit à la domination sa vérité. Dans cette perspective, la tâche du dialecticien serait alors d’amener cette vérité du « fou » à la conscience de la raison qui est en elle, faute de quoi elle risquerait de sombrer dans l’abîme de la maladie où, sans pitié, l’enferme la santé du bon sens des autres. »

 

« Ils font cause commune avec le monde contre eux-mêmes, et le signe le plus parfait de leur aliénation, l’omniprésente marchandise, et leur propre transformation en appendice de tout le système, est pour eux un mirage où ils voient leur lien avec le monde. Les grandes oeuvres d’art et les constructions philosophiques sont restées incomprises non pas du fait de la distance qui les séparait du noyau de l’expérience humaine, mais pour la raison opposée ; cette incompréhension pourrait en effet se révéler n’être qu’une trop grande compréhension : la honte d’avoir sa part dans l’universelle injustice deviendrait écrasante si on se mettait à la comprendre. »

 

« Car le sacrifice que la société attend de chacun est tellement universel qu’il ne se manifeste en fait qu’au niveau de la société en tant que telle et non pas au niveau de l’individu. Elle a en quelque sorte pris à son compte la maladie de tous les individus ; et dans cette maladie, dans la folie accumulée qui est derrière les agissements fascistes et dans leurs innombrables préfigurations ou médiations, le désastre subjectif enfoui dans les profondeurs de l’individu rejoint le désastre objectif qu’on peut voir. Mais ce qui est désespérant, c’est qu’à la maladie de l’homme sain on ne peut pas opposer tout simplement la santé du malade, et qu’en fait l’état de ce dernier ne fait le plus souvent que représenter d’une façon différente le schéma du même désastre. »


 

« Ce qui de nos jours est exigé du penseur, ce n’est rien de moins que d’avoir à se tenir constamment au sein des choses et à l’extérieur des choses : le geste du baron de Münchhausen, qui prétend se tirer lui-même par les cheveux hors du marécage où il est embourbé, tel est maintenant le paradigme de toute connaissance qui veut échapper au dilemme qui ferait d’elle soit une constatation, soit un projet. »

 

« Mais, dès que la pensée répudie son inaliénable distance et tente par mille arguments subtils de prouver combien elle est juste littéralement, elle s’effondre. Si elle sort du champ du virtuel, de l’anticipation à laquelle aucune donnée individuelle ne saurait répondre pleinement, bref, si au lieu de se contenter d’interpréter elle tente de devenir simple affirmation, tout ce qu’elle énoncera sera effectivement faux. Son apologétique, inspirée par l’incertitude et la mauvaise conscience, est immédiatement réfutée par la démonstration de la non-identité qu’elle ne veut reconnaître et qui seule fait d’elle pourtant la pensée. »

 

« Quand les philosophes – auxquels, comme on sait, il n’a jamais été bien facile de se taire – s’engagent dans une discussion, ils devraient parler de façon à avoir toujours tort, mais de telle sorte qu’il apparaisse bien que leur adversaire est dans l’erreur. L’important n’est pas tant d’avoir des connaissances qui soient absolument vraies et irréfutables – ces dernières se réduisent en fin de compte immanquablement à des tautologies – que des connaissances par rapport auxquelles la question de la vérité se juge elle-même. »

 

T..W. Adorno, Minima moralia, Réflexions sur la vie mutilée, traduit de l’allemand par Eliane Kaufholz et Jean-René Ladmiral, Payot, « Critique de la politique », 20

mardi 29 décembre 2020

Que faire ? D'abord lire....



 

En bon matérialistes, quelques lectrices et lecteurs avisé(e)s me demandent souvent, d"où je parle ? Je n'ai guère d'autre réponse  - pastichant en cela Guy-Ernest - que de considérer que "les kilomètres de rayonnages industriels d'ouvrages inutiles qui polluent ce monde", nuisent gravement à la santé cognitive.... 

Puisqu'il s'agirait de repenser une théorie critique du capitalisme-patriarcal au XXIe siècle, puisqu'il s'agirait au bout du compte de repenser avec Marx et Freud, au delà de Marx et Freud, voici ci-dessous une modeste bibliographie de démarrage (sans douleur ni cachet d'aspirine) autour de La critique de la valeur-dissociation  (ou en allemand Wert-abspaltungskritik).


A/ Entrée en matière :

1. Le "Manifeste contre le travail" du groupe Krisis (Editions Crise & Critique, 2020).
2. Théorie marxienne et critique du travail, qui constitue l'introduction à "Ne travaillez jamais" d'Alastair Hemmens (Editions Crise & Critique, 2019) : http://www.palim-psao.fr/.../theorie-marxienne-et...
3. L'entretien de Roswitha Scholz avec Clara Navaro Ruiz, "Valeur-dissociation, sexe et crise du capitalisme" : http://www.palim-psao.fr/.../valeur-dissociation-sexe-et...
4. "Le côté obscur du capital. Masculinité et féminité comme pilier de la modernité" par Johannes Vogele : http://www.palim-psao.fr/.../le-cote-obscur-du-capital...
5. Théorie de Marx, crise et dépassement du capitalisme. A propos de la situation de la critique sociale radicale (Entretien avec Robert Kurz) : http://www.palim-psao.fr/article-theorie-de-marx-crise-et...
6. Contre la critique tronquée du capitalisme par Johannes Vogele et Paul Braun : http://www.palim-psao.fr/.../contre-la-critique-tronquee...
7. "Révolution contre le travail ? La critique de la valeur et le dépassement du capitalisme" (Anselm Jappe) : https://www.cairn.info/revue-cites-2014-3-page-103.htm
8. « We Gotta Get Out Of This Place (On doit se barrer d'ici !) » (Entretien avec Anselm Jappe) : http://www.palim-psao.fr/.../on-doit-se-barrer-d-ici...
9. "Quelques points essentiels de la critique de la valeur" (Anselm Jappe), appendice à La Société autophage (La Découverte, 2017).
10. "Une histoire de la critique de la valeur à travers les écrits de Robert Kurz", par Anselm Jappe (dans l'ouvrage coordonné par Eric Martin et Maxime Ouellet, La Tyrannie de la valeur, Editions Ecosociété, 2014).

B/ Si vous avez survécu à cela (c'est très bon signe !), des ouvrages plus développés pour creuser l'élaboration et les prolongements de cette critique.
Découvrir la critique marxienne de l'économie politique :
-  Robert Kurz, L'Effondrement de la modernisation. De l'écroulement du socialisme de caserne à la crise du marché mondial, Albi, Editions Crise & Critique, 2021.
- Anselm Jappe, Les Aventures de la marchandise. Pour une critique de la valeur, Paris, La Découverte, 2017.
- Robert Kurz, Lire Marx. Les textes les plus importants de Karl Marx pour le XXIe siècle commentés par Kurz, Paris, Editions les Balustres, 2013.
- Robert Kurz et Ernst Lohoff, Le Fétiche de la lutte des classes. Thèses pour une démythologisation du marxisme, Albi, Crise & Critique, 2021.
- Moishe Postone, Temps, travail et domination sociale. Une réinterprétation de la théorie critique de Marx, Paris, Mille et une nuits, 2009 ***.
- Moishe Postone, Critique du fétiche-capital. Le capitalisme, l'antisémitisme et la gauche, Paris, PUF, 2013.
- Robert Kurz, La Substance du capital, Paris, L'Echappée, 2019. ***.
- Abolissons le travail !, revue Jaggernaut, n°3, Albi, Crise & Critique, 2020.

C/ Critique de la forme-sujet moderne et des Lumières bourgeoises :
- Anselm Jappe, La société autophage. Capitalisme, démesure et autodestruction, Paris, La Découverte, 2017.
-  Robert Kurz, Raison sanglante. Essais pour une critique émancipatrice de la modernité et des Lumières bourgeoises, Albi, Crise & Critique, 2021.
- Ernst Lohoff, L'Enchantement du monde. La forme-sujet moderne et sa constitution historique - une ébauche, Albi, Crise & Critique, 2021.
- Anticapitalisme tronqué et populisme transversal, revue Jaggernaut, n°1, Albi, Crise & Critique, 2019.
Guy Debord, le situationnisme et la critique de la valeur-dissociation :
- Anselm Jappe, Guy Debord. Essai, Paris, La Découverte, 2017.
- Anselm Jappe, L'Avant-garde inacceptable. Réflexions sur Guy Debord, Paris, Léo Scheer, 2004.

D/ Découvrir la critique du patriarcat producteur de marchandises :
- Roswitha Scholz, Le Sexe du capitalisme. "Masculinité" et "féminité" comme piliers du patriarcat producteur de marchandises, Albi, Crise & Critique, 2019.
- Roswitha Scholz, Simone de Beauvoir aujourd'hui. Quelques annotations critiques sur une auteure classique du féminisme, Lormont, Bord de l'eau, 2014.
Théorie et analyse de la crise du capitalisme :
-  Robert Kurz, Vies et mort du capitalisme, Paris, Editions Lignes, 2011.
- Ernst Lohoff et Norbert Trenkle, La Grande dévalorisation. Pourquoi la spéculation et la dette de l'Etat ne sont pas les causes de la crise, Fécamp, Post-éditions, 2014.
- Crises, champagne et bain de sang, revue Jaggernaut n°2, Albi, Crise & Critique, 2020.
- De virus illustribus. Crise du coronavirus et épuisement structurel du capitalisme, par Anselm Jappe, Sandrine Aumercier, Clément Homs et Gabriel Zacarias, Albi, Crise & Critique, 2020.
- Fabio Pitta, Le Brésil et sa crise au XXIe siècle. Bulle des matières premières, capital fictif et critique de la valeur-dissociation, Albi, Crise & Critique, 2021.

(Avec l'aimable autorisation des Camarades de la revue Jaggernaut)

En bonus une petite illustration sonore :

https://soundcloud.com/user-971673336/critique-de-la-valeur-reelle-de-la-litterature

 



samedi 16 mai 2020

De l’inconscient politique : assumer l'héritage pour discerner ...



Au-delà de sa contribution au savoir (théorique et médical) sur l’être humain, S. Freud a pris des positions politiques très affirmées lors des deux derniers conflits  mondiaux, que ce soit seul ou dans des textes à 4 mains avec Romain Rolland ou  Albert Einstein. Aujourd’hui dans les circonstances d'une pandémie mondiale qui nous assigne à éprouver en chair et en acte  les limites de ce que nous pensions comme le stade suprême de  la liberté de mouvement et de conscience, l'héritage se réclamant d'un tel auteur - si exigent sur le plan épistémologique - nous invite  à reprendre un certains nombre de concepts (qui avant de devenir des poncifs de la psychosociologie instrumentalisée) on eu le mérite d'être construits dans un modèle théorique, dont la visée était avant tout (et le reste aujourd'hui) celle dévoilement de processus aveugles au sujets qui composent un corps social.



Le premier de ces concepts est celui du déni : « déni incontestable » de la réalité de la part des responsables politiques, quelle que soit leur obédience politique à l’échelle du globe. Le virus n’est pas responsable.  Il a contaminé la planète sans états d’âme et sans faire de distinction. L’Homme d’Etat lui a laissé la place libre : il était prévenu du danger, il n’a pourtant rien prévu. C’est une vraie tâche aveugle au sens freudien du terme, qui cache le désir inconscient. De multiples alertes avaient annoncé la pandémie : la contagion d’Ebola, puis de ESB, du SRAS, des grippes aviaires et porcines. Elle a servi de scénario à des films, des livres de science-fiction. Des centaines d’articles scientifiques l’avaient prévu. Ce déni qui procède de l’inconscient cache bien à propos un désir de faire souffrir, de marquer la distance entre le citoyen et l’Homme d’Etat. La question se pose et la réponse se lit à la lueur du résultat : c’est une inadaptation de plus en plus grande du système de santé. Les personnels soignants ont exprimé avec force leur souffrance au travail, mais en vain. Depuis plus d’une décennie l’organisation des soins a pâti d’une baisse importante du nombre de lits et du personnel médical. Cette politique était-elle nécessaire pour faire des économies ? Cette excuse ne tient pas, car l’argent nécessaire a toujours été disponible. Et aujourd’hui la Banque Centrale Européenne comme la FED aux Etats-Unis, le distribuent sans hésiter pour aider les grands groupes. La préservation de la vie : la santé, l’éducation, la durée du temps de travail sont comptabilisés comme s’il s’agissait de dépenses. En même temps le vivant est rentabilisé avec les brevets, les médicaments, le secteur privé. Cette financiarisation de la vie est prétexte à un sadisme inconscient. Tout se passe donc comme si ce déni inconscient avait comme objectif le désir de faire souffrir.



Le second concept freudien à mobiliser est celui de l'acte manqué.  A travers son double langage, celui électoraliste des promesses par les mots  (qui selon l'adage  n'engagent que ceux que celles/ceux qui y croient) contredit au quotidien  par des choix politique et stratégiques en actes (au service d'un processus aveugle), l'homme politique post-keynesien - ne pouvant avouer sa totale impuissance - en est rendu à ce stade itératif de l'acte manqué. Aujourd’hui, l’Homme d’Etat - prétendument démocrate et civilisé - donne l’impression d’ajouter à  la violence première du déni, le plaisir de l'acte manqué dans la compassion simulée à l’égard de ses victimes, alors qu’il les a sciemment surexposées au danger. Comble de l'acte manqué,  il jouit de compatir avec eux sans changer de politique. Dès lors la vision de l’histoire selon laquelle le libéralisme cherche le profit sans tenir compte de ceux qui le produisent – voir au détriment de  leur épanouissement donc indirectement par leur souffrance  -  est partagée bien au-delà des marxistes. Elle n’est pas contradictoire avec un point de vue psychanalytique qui considère le sadisme comme le motif inconscient de bien des événements historiques. Cette interprétation psychanalytique du politique avait déjà été envisagée dès les années 1930 par Adorno et Horkheimer et Marcuse. Ce sont bien les travaux critiques de l’Ecole de Francfort qui trouvent peut-être leur démonstration la plus évidente aujourd’hui, dans la dimension de l’inconscient politique à l’œuvre dans la crise du Covid 19.



samedi 28 mars 2020

Contribution à la critique anthropologique d’une pandémie au XXIè siècle - 1

Ce qui est en train de se passer est une expérimentation totalitaire

 


« Après des millénaires de rationalité, la panique s'empare de nouveau de l'humanité, dont la domination acquise sur la nature devenue domination de l'homme excède de loin en horreur ce que les hommes eurent jamais à craindre de la nature. »

Adorno (T.W), Minima moralia, réflexions sur la vie mutilée (1951), Paris, Payot, 2003, p. 122.



« Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous allez croire en ces mensonges, mais que plus personne ne croira en plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire, est privé – non seulement de sa capacité d’agir – mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et d’un tel peuple, vous ferez ce que vous voudrez... »

Arendt (H), Du mensonge à la violence. Essais de politique contemporaine, Paris, Calmann-Lévy, 1972, p. 45



« Quant à la critique proprement dite, j’espère que les philosophes comprendront ce que je vais dire : pour être juste, c’est-à-dire pour avoir sa raison d’être, la critique doit être partiale, passionnée, politique, c’est-à-dire faite à un point de vue exclusif, mais au point de vue qui ouvre le plus d’horizons ».

Baudelaire (C), « Salon de 1846 », in Curiosités esthétiques, Œuvres complètes 1868, p. 77.

 


Saison 1

(Régime de la fausse conscience)


Une analyse superficiellement écologiste pourrait trouver dans cette pandémie des raisons d’espérer : réduction des transports inutiles (tout particulièrement aériens), prévision d’un ralentissement de la croissance et donc prévision d’une baisse des pollutions (par exemple, la chute d’activité en Chine a diminué en février les émissions de gaz à effet de serre, de l’équivalent de la production annuelle des Pays-Bas), etc.

Une analyse superficiellement critique pourrait même se réjouir que le confinement donne à chacun le temps et l’occasion de se poser la question du sens réel de la vie mutilée qualifiée d’ordinaire, au point peut-être de se mettre à espérer déboucher sur une critique radicale du consumérisme quotidien : rien de plus bizarre aujourd’hui que de consacrer quelques minutes à regarder des publicités télévisées, dont les contenus si peu essentiels sont si évidemment en décalage avec la situation vécue…

On pourrait même croire, selon certains démagogues superficiellement sociaux humanistes, à l’avènement d’un changement de paradigme par lequel ces temps de crise sont en train de fournir la preuve qu’un changement de cap est possible. Mais quand le premier exemple concret fourni est – en France – celui d’une relocalisation de l’industrie automobile des pièces détachées, comment – au-delà de la colère mêlée de lassitude – ne pas penser qu’on part de très, très loin… Et qu’aucun horizon d’utopie ne semble en réalité se profiler.

Tout au contraire, ce qui vient n’est ni l’insurrection, ni la grève générale, c’est une dystopie. Au XIXe siècle, les socialistes les plus utopiques voyaient dans les expérimentations minoritaires, les semences de la transformation sociale. Mais ce qui est en train de se passer est une expérimentation – ni minoritaire, ni majoritaire – mais totalitaire, dans laquelle la fin affichée – sauver des vies – justifie tous les moyens. Quand on se souvient à quel point dans les temps précédents, les gouvernements dits démocratiques ont fait preuve d’insensibilité face aux vies définitivement réifiées, on peut s’attendre à ce que la suite leur donne tout le temps pour accentuer la violence économique, sociale et politique.


Saison 2
(Régime de l’impasse cognitive)


Pourtant depuis quelques années, les alertes répétées des scientifiques quant à la crise (systémique, écologique anthropologique)  provoquée par la démesure technique et économique des sociétés post-industrielles, laissaient entrevoir la possibilité d’un tel effondrement. Dans un tel contexte, une révolution de l’esprit,  un renversement des modes de problématisation, un nouveau questionnement du sens de la vie naturelle au sein dans un monde machinique d’erzatz visant leur propre autonomie,   semblait dès lors indispensable. Sans une telle révolution cognitive, il ne semblait en effet pas envisageable de rompre avec les logiques du calcul et de la production ordonnée par la seule rationalité instrumentale,  au sens où le calcul conduit à sortir de ce qu’Aristote visait comme « la quête de la bonne vie : l’amélioration réfléchie de ce qui existe déjà ».

Cette fuite en avant dans tous les domaines de la vie aliénée et mutilée qui caractérise le capitalisme depuis son essor, mettait en danger tant la survie de l’humanité que celle de la biodiversité. Chacun d’entre nous le savait, chacun d’entre nous le redoutait, chacun d’entre nous continuait dans l’illusion du même. Par confort de l’esprit, par paresse intellectuelle, par renoncement cognitif. Certes rien n’était joué d’avance, mais il n’était pas déraisonnable de penser que la mort, si nous n’y prenions pas garde, pourrait avoir le dernier mot.

Pourtant, la conscience de cette mort - radicale car définitive – n’a pas permis de commencer à mettre en œuvre un redressement de la trajectoire. Comme s’il n’était pas possible de penser, d’imaginer, de rêver autrement que sous le régime de la vie réifiée. Comme si malgré les avertissement de Dante, « entré dans les entrailles de l’enfer », nous ne discernions même plus le « purgatoire du principe espérance », voire le « paradis d’une utopie matérialiste à visage humain ».

Face à cette impuissance de la pensée, la nature nous a dès lors repris la parole. La pandémie, à laquelle personne ou presque n’était préparé, est venue toutes et tous nous prendre à revers. Brutalement, ce qui semblait inimaginable, un virus, l’a fait advenir : la « machine, le système si souvent incriminés mais jamais démontés » tout s’est arrêté ! La menace de mort, parce qu’elle s’est soudain terriblement rapprochée, nous a fait préférer la survie à la poursuite de notre trajectoire, révélant en creux le vide tragique de notre pensée, l’osolecence du logos inanimé de l’antropos.



Saison 3
(Régime de l’inconscient politique)


Dans sa contribution au savoir (théorique et médical) sur l’être humain, S. Freud avait en son temps pris des positions politiques très affirmées sur cette possible tragédie à venir. Que ce soit seul ou dans des textes à 4 mains avec Romain Rolland ou  Albert Einstein. Aujourd’hui dans les circonstances d'une pandémie mondiale qui nous assigne à éprouver en chair et en acte  les limites de ce que nous pensions comme le stade suprême de  la liberté de mouvement et de conscience, l'héritage se réclamant d'un tel auteur - si exigent sur le plan épistémologique - nous invite  à reprendre un certains nombre de concepts (qui avant de devenir des poncifs de la psychosociologie instrumentalisée) on eu le mérite d'être construits dans un modèle théorique, dont la visée était avant tout (et le reste aujourd'hui) celle dévoilement de processus aveugles au sujets qui composent un corps social.

Le premier de ces concepts est celui du déni : « déni incontestable » de la réalité de la part des responsables politiques, quelle que soit leur obédience politique à l’échelle du globe. Le virus n’est pas responsable.  Il a contaminé la planète sans états d’âme et sans faire de distinction. L’Homme d’Etat lui a laissé la place libre : il était prévenu du danger, il n’a pourtant rien prévu. C’est une vraie tâche aveugle au sens freudien du terme, qui cache le désir inconscient. De multiples alertes avaient annoncé la pandémie : la contagion d’Ebola, puis de ESB, du SRAS, des grippes aviaires et porcines. Elle a servi de scénario à des films, des livres de science-fiction. Des centaines d’articles scientifiques l’avaient prévu. Ce déni qui procède de l’inconscient cache bien à propos un désir de faire souffrir, de marquer la distance entre le citoyen et l’Homme d’Etat. La question se pose et la réponse se lit à la lueur du résultat : c’est une inadaptation de plus en plus grande du système de santé. Les personnels soignants ont exprimé avec force leur souffrance au travail, mais en vain. Depuis plus d’une décennie l’organisation des soins a pâti d’une baisse importante du nombre de lits et du personnel médical. Cette politique était-elle nécessaire pour faire des économies ? Cette excuse ne tient pas, car l’argent nécessaire a toujours été disponible. Et aujourd’hui la Banque Centrale Européenne comme la FED aux Etats-Unis, le distribuent sans hésiter pour aider les grands groupes. La préservation de la vie : la santé, l’éducation, la durée du temps de travail sont comptabilisés comme s’il s’agissait de dépenses. En même temps le vivant est rentabilisé avec les brevets, les médicaments, le secteur privé. Cette financiarisation de la vie est prétexte à un sadisme inconscient. Tout se passe donc comme si ce déni inconscient avait comme objectif le désir de faire souffrir.
Le second concept freudien à mobiliser est celui de l'acte manqué.  A travers son double langage, celui électoraliste des promesses par les mots  (qui selon l'adage  n'engagent que ceux que celles/ceux qui y croient) contredit au quotidien  par des choix politique et stratégiques en actes (au service d'un processus aveugle), l'homme politique post-keynesien - ne pouvant avouer sa totale impuissance - en est rendu à ce stade itératif de l'acte manqué. Aujourd’hui, l’Homme d’Etat - prétendument démocrate et civilisé - donne l’impression d’ajouter à  la violence première du déni, le plaisir de l'acte manqué dans la compassion simulée à l’égard de ses victimes, alors qu’il les a sciemment surexposées au danger. Comble de l'acte manqué,  il jouit de compatir avec eux sans changer de politique. Dès lors la vision de l’histoire selon laquelle le libéralisme cherche le profit sans tenir compte de ceux qui le produisent – voir au détriment de  leur épanouissement donc indirectement par leur souffrance  -  est partagée bien au-delà des marxistes. Elle n’est pas contradictoire avec un point de vue psychanalytique qui considère le sadisme comme le motif inconscient de bien des événements historiques. Cette interprétation psychanalytique du politique avait déjà été envisagée dès les années 1930 par Adorno et Horkheimer et Marcuse. Ce sont les travaux critiques de l’Ecole de Francfort qui trouvent peut-être leur démonstration la plus évidente aujourd’hui dans la dimension de l’inconscient politique à l’œuvre dans la crise du Covid 19.


Saison 4
(Régime de la rationalité instrumentale)


Comme le déroulé prévisible et imparable d’une pathologie collective annoncée, les effets cumulés de la fausse conscience, de l’impasse cognitive, et de l’inconscient politique à l’œuvre deviennent alors les ressorts essentiels d’une dystopie civilisationnelle où - à l’insu des sujets eux-mêmes – la rationalité instrumentale process dialectique de la raison pratique et de la raison pure, annihile définitivement la critique comme faculté de juger…

Car ce qui est devant nos yeux, c’est la dystopie économique : il est trop tard pour réviser des politiques antérieures qui aujourd’hui – par faute de moyens financiers comme humains – déterminent une stratégie d’improvisation totale. C’est même l’occasion, sinon l’aubaine, pour accélérer les processus de dématérialisation des activités : télétravail, téléconsultation, la web-école, la culture en un clic, etc. Que penser d’une société qui maintient le travail tout en interdisant de partir en vacances ?
Car ce qui est devant nos yeux, c’est la dystopie sociale, sous le nom de distanciation sociale, car c’est bien d’isolement individuel qu’il s’agit. Et en traitant aujourd’hui d’imbéciles les réfractaires au confinement, on continue dans cette logique sociocidaire de la réduction de toute responsabilité. Que penser d’une société qui ne semble capable de penser le confinement que sur le modèle foucaldien de l’emprisonnement ?

Car ce qui est devant nos yeux, c’est la dystopie politique : ses formes de contrôles numériques et droniques, les listes démultipliées qui inventorient les lieux, les déplacements, les activités, les comportements autorisés : tout ce qui n’est pas permis devient interdit. Que penser d’une société dans laquelle cette inversion du permis et de l’interdit semble ne susciter aucun débat public ? Et après ?



Saison 5
(Régime de la dialectique négative de la valeur)


Finalement dans le miroir obscur de cette pandémie, l'état d’exception (ou d’urgence selon la terminologie employée par chaque pays) semble avoir accompli – au moins en partie – le rêve du Capital devenu sujet automate. Dans l'hypothèse où l’épisode dystopique et sadique que nous vivons en ce moment, se révélerait comme un épisode infini, il serait aisé d’imaginer une population totalement habituée aux rapports virtuels, au confinement nourri par Netflix et les services de livraison de nourriture à domicile. Les voyages seraient interdits, restreints aux flux des marchandises, fruits d’un secteur productif majoritairement automatisé. Le spectacle, qui depuis longtemps s’efforçait de détruire la rue, d’abolir la rencontre et de faire disparaître tous les espaces de dialogue – pour anéantir les alternatives à la pseudo-communication spectaculaire – aurait finalement atteint son but. L’espace réel, délaissé par les êtres humains confinés et obligés de s’enfuir dans la virtualité, n’appartiendrait plus qu’aux marchandises. La circulation humaine, sous-produit de la circulation des marchandises, serait finalement devenue superflue, et le monde en entier livré aux marchandises et leurs passions, nouvelle forme de fétichisme absolu[1]. Ceci n’est qu’un exercice d’imagination – un scénario improbable pour l’instant – mais il est aisé d’anticiper que dans l’avenir nous pourrions assister à une augmentation du contrôle des flux globaux et de la circulation de personnes sous des prétextes sanitaires, avec une progressive normalisation des procédés d’exception.

Finalement le corona virus compris dans sa dramatique totalité, est à la fois le projet et le résultat d'un mode de production et d'organisation sociale déterminés. Il n'est pas un accident du monde réel, sa sortie de route inopinée… Il est le cœur de la superfluité de l'homme dans une société réelle administrée par les flux boursiers. Sous toutes ses formes particulières – information ou propagande, publicité ou consommation directe de spectacles – le corona virus constitue le modèle présent de la vie socialement dominante. Il est l'affirmation omniprésente du choix déjà fait, dans la production, et sa consommation corollaire. Forme et contenu du corona virus sont identiquement la justification totale des conditions et des fins du système existant. Où le Sujet n'est plus qu'un Objet. Où l'émancipation (individuelle et collective) a définitivement laissé place à la réification généralisée. Après la crise, viendra le temps des factures (et des fractures). Et dans un tel contexte qui peut croire qu’un seul gouvernement dans le monde en profitera pour imposer[1]  un changement radical de cap ?. Imposer, non pas au sens historique d’un régime totalitaire mais bien au sens d’une volonté politique programmatique, issue d’une souveraineté  populaire , dont les élu(e)s d’une époque ne sont à travers le suffrage démocratique que les vecteurs pratiques.



Mais dans un tel contexte alors,  la seule question qui vaille reste (car à ce jour inachevée) celle de la forme-valeur posée – entre autres – par le Vieux Karl dans sa si fameuse section I du Capital. Marx opère à cet endroit une critique radicale, une rupture épistémologique totale de la théorie ricardienne de la valeur comme travail dépensé. C’est à partir de cette hypothèse qu’il parle du capital comme sujet automate[2]. Dès lors :

·        Le capitalisme serait-il aujourd’hui la simple continuation - comme l’achèvement de l’économie politique classique - de qui Marx aurait hérité pour son objet comme pour ses concepts ? Dans une telle hypothèse le capitalisme mutant de la globalisation se distinguerait seulement de « l’économie classique » non par son objet, mais par sa seule méthode, la dialectique empruntée à Hegel ;

·        Ou bien, tout au contraire, Le capitalisme financiarisé du XXIè (ou économie vulgaire) constituerait-il une véritable rupture épistémologique tant dans son objet et sa théorisation, que dans sa méthode ? Dans cette seconde hypothèse le Capital représente alors la fondation en acte d’une discipline nouvelle, d’une science - nécessitant à la fois le dépassement de l’économie politique classique[3] et celui combiné des modèles[2]  hégélien et feuerbachien, restés finalement dans leur préhistoire[4]. La forme valeur comme le commencement absolu de l’histoire d’une science échappant à l’Homme. Dont il conviendrait d'opérer de toute urgence la critique radicale.



Bien loin des scénarios d’effondrement ou de décroissance choisie, comment ne pas constater qu’après celle de 2001, celle de 2008, chaque crise aura été l’occasion d’une accélération des formes les plus déshumanisantes de la vie en commun, au profit de l’avènement scientifique (sans critique) de la forme valeur/sujet automate[5] ? Ce que nous ressentons comme le moins problématique en ce moment est sans doute ce qui exige précisément d’être problématisé. Finalement, au sortir du confinement, il nous faudra opérer une RÉELLE et DOUBLE distanciation :

·        d'abord la distanciation cognitive de la forme valeur, colonisée par la religion de l'économie politique classique ;

·        ensuite la distanciation anthropologique par rapport à cette forme classique de société prétendument moderne, occasion alors de repenser de manière critique les séparations/réifications qui la fondent, et les limites imposées à la vie quotidienne des sujets.
À défaut d'une telle exigence intellectuelle, comment croire qu’à l’occasion de la sortie de cette pandémie, c’est l’utopie qui viendra, si DÉFINITIVEMENT nous ne changeons pas de logiciel cognitif !




[1] Marx (K), Le Capital, chap 1, 4e section, « le caractère fétiche de la marchandise et son secret », trad. Rubel (M), Paris Gallimard-Folio, 2008

[2] Dans le chapitre II du Capital, Karl Marx développé ce concept de « sujet automate » - processus spiralaire indéfini largement et toujours occulté encore aujourd’hui par le « marxisme officiel » - et de fait anticipé les conséquences qu’un tel déni produirait en termes d’impasse intellectuelle. Cette thèse du « capital devenu sujet automate » affirme que dans le mode de production capitaliste, la nécessité de valorisation permanente du capital s’impose aux différents agents de la production, et particulièrement à l’État, comme un mouvement aussi inexorable que celui de la Terre tournant autour du soleil. Elle aboutit, entre autres à cette conclusion que les capitalistes, dirigeants d’entreprises ou représentants d’un État sont eux-mêmes dirigés par la nécessité de ce mouvement. Ils ne sont dirigeants qu’en tant qu’ils le mettent en œuvre. C’est cette nécessité aveugle et implacable du mouvement de valorisation permanente qui reproduit le capital en l’accroissant et l’accumulant, que cherchent à déconstruire des auteurs comme Robert Kurz, Moishe Postone, ou Anselm Jappe.
In Marx (K), Le Capital, Livre I, Chap.2, « l’auto-valorisation de la valeur et son moyen, le capital », trad. Rubel (M), Paris Gallimard-Folio, 2008

[3] C’est Karl Marx qui invente l'expression "économie politique classique" pour désigner les auteurs qui ont contribué à mettre en évidence la "connexion interne" des formes de la richesse et à en rechercher les lois scientifiques fondamentales : d'une part en Angleterre, les auteurs de W. Petty à Ricardo, d'autre part en France, les auteurs de Boisguilbert à Sismondi. Selon Marx, Malthus et Mill marquent plus tard la transition de l'"économie classique" vers l'"économie vulgaire", tandis que J.-B. Say et R. Mc Culloch représentent une première phase de l'"économie vulgaire", qui raisonne dans un monde d'apparences et tombe dans l'apologie du mode de production capitaliste.

[4] Les Thèses sur Feuerbach sont onze courtes notes philosophiques écrites par Marx en 1845. Elles esquissent une critique ou un dépassement de toutes les formes d’idéalisme philosophique. Les thèses désignent « la pratique » comme pierre de touche de la vérité, et non plus la « théorie », ni la pensée séparée et atomisée. À la critique de la philosophie idéaliste et de ses critères de vérité, s'ajoute pour Marx l'inscription de la théorie dans les rapports sociaux.
Concernant Hegel, on sait que Marx a écrit de « la dialectique hégélienne qu’elle est sur la tête [et qu’] il faut la retourner pour découvrir le noyau rationnel sous l’enveloppe mystique ». On a souvent conclu de ce passage que Marx avait appliqué la dialectique hégélienne sous sa forme rationnelle à l’économie politique. Or une telle interprétation néglige l’insistance, commune à Hegel et Marx, sur la dépendance des concepts à l’égard de leurs objets et sur l’impossibilité, pour toute analyse rigoureuse, de se prévaloir d’une méthode universellement valable par-delà la diversité des objets examinés.


[5] Lohoff (E) - Trenckle (N), La grande dévalorisation : pourquoi la spéculation et la dette de l’État ne sont pas les causes de la crise, Trad. Braun (P), Briche (P) et Roulet (P), Paris, Post-Editions, 2014



 

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