dimanche 2 août 2026

Ode à Charles et Raoul...

 


                                                          « Là où une catégorie se transforme - par dialectique négative, celle de l'identité et de la totalité - la constellation de toutes les catégories se transforme et avec elle chacune d'elles. Les concepts d'essence et d'apparence en sont les paradigmes. Ils proviennent de la tradition philosophique, ils sont maintenus mais inversés dans leur orientation. Il ne faut plus hypostasier l'essence et un pur être-en-soi spirituel. L'essence se convertit bien plutôt en ce qui est caché sous la façade de l'immédiat, les prétendus faits, et qui fait d'eux ce qu'ils sont, la loi du destin à laquelle l'histoire obéit jusqu'à maintenant ; et ceci d'autant plus irrésistiblement que l'essence va se glisser plus profondément sous les faits afin de se faire facilement démentir par eux. Une telle essence est avant tout non-essence (Unwesen), l'agencement du monde rabaisse les hommes en moyen de son sese conservare, ampute et menace leur vie en la reproduisant et en leur faisant accroire que le monde serait ainsi en vue de satisfaire leurs besoins. Tout comme celle de Hegel, cette essence aussi doit apparaître : enveloppée dans sa propre contradiction. Ce n'est que dans la contradiction de l'étant avec ce qu'il prétend être que l'essence se fait reconnaître. Certes, face aux prétendus faits, elle est bien sûr conceptuelle et non immédiate. Mais une telle conceptualité n'est pas simplement [...] produit du sujet de la connaissance dans laquelle ce dernier se retrouve finalement confirmé lui-même. Au lieu de cela, elle exprime que le monde conçu, même si c'est la faute du sujet, n'est pas son propre monde mais lui est hostile. [...] L'essence est ce qui, selon la loi-même de la non-essence, est caché ; contester qu'une essence soit, signifie se jeter du côté de l'apparence, de la totale idéologie qu'est entre-temps devenu l'être-là. Celui pour qui tout ce qui apparaît vaut pareillement parce qu'il n'a connaissance d'aucune essence qui permettrai de distinguer, fait avec un amour fanatisé de la vérité, cause commune avec la non-vérité, avec l'abrutissement scientifique méprisé par Nietzsche, abrutissement qui refuse de se préoccuper de la dignité des objets à traiter et qui à propos de cette dignité, ou bien répète bêtement ce qui l'opinion publique ou bien, en guise de critère, se demande si, comme on dit, on n'a pas déjà travaillé là-dessus.»   

                                                    T.W. Adorno, Dialectique négative, Payot, p. 205-206 et 207.

 

Le rationnel a cessé d’enchanter notre monde.  Les protagonistes de la Révolution française ont découvert le secret du mouvement historique irréversible. Mais ils ont –dans le même mouvement dialectique – brulé leurs vaisseaux derrière eux. Le révolutionnaire se place dans le stress permanent de sa propre action, il s’interdit toute forme de retour en arrière. Cet « enfant terrible » est ainsi devenu un individu uni-générationnel, il a rompu avec l’histoire et la chaîne des générations, il a fait de cette rupture un programme, il est devenu un éternel contemporain. Depuis les protagonistes de la Révolution française jusqu’à la « pensée nomade » dans les années 1980, on assiste à un processus d’accélération de cette rupture.

Or chez un auteur comme Joseph de Maistre, les modernes sont des possédés. L’idée est à la fois très ancienne et très contemporaine.  Le concept de possession a été formulé dans un contexte religieux, mais peu à peu, au fil du XIXe siècle, cette théorie de la possession est remplacée par la théorie de l’inconscient. Or cette dernière émerge bien avant Freud, notamment avec Schelling et ses réflexions sur la genèse préconsciente de la conscience. Cette hypothèse de la possession de la conscience humaine par une force qui lui échappe serait-elle une « contrainte muette »  de l’anthropocène à l’heure de la séparation achevée des individus entre eux ? Serait-elle le moment Benjaminien du Capitalisme comme religion ? Et la seule « généalogie du  Dieu Argent » dans le stade souverain du matérialisme de l’abstraction totale comme le dévoilement ultime ? Ou ne peut-on pas examiner que cette possession – à leur insu - du cogito et des passions participerait – outre une analyse de pure psychologie occidentale – à une nécessité anthropologique universelle : le besoin d’un Religare autour d’un fétiche pour sentiment d’appartenance ? 

 



mardi 30 septembre 2025

La part muette du monde.


" Il y eut, dans la chambre de l’enfant, un cube noir qui flottait.  Ni lumière, ni spectre, ni silhouette : un bloc de nuit, géométrique, silencieux, suspendu dans l’air comme une énigme faite matière. Il ne bougeait pas, ne parlait pas, ne voulait rien. Il était là — simplement là — au pied du lit, à la bonne distance pour ne pouvoir être ni touché, ni oublié. Et l’enfant sentait sur sa poitrine une pression sans douleur, une densité étrangère qui pesait sur lui sans l’écraser. Ce n’était pas la peur. C’était plus ancien que la peur : c’était la sensation nue que quelque chose est, et que ce quelque chose ne se plie ni aux mots, ni aux histoires."

 (Extrait  de "La part muette du monde" (Observatoire Situationniste, Septembre 2025)

https://observatoiresituationniste.com/2025/09/28/breves-18-la-part-muette-du-monde/



 

 

 

 

dimanche 31 août 2025

La planète malade...


" Les maîtres de la société sont obligés maintenant de parler de la pollution, et pour la combattre  et pour la dissimuler. Car la simple vérité des nuisances et des risques présents, suffit pour constituer un immense facteur de révolte, une exigence matérialiste des exploités, tout aussi vitale que l’a été la lutte des prolétaires du XIXe siècle pour la possibilité de manger."

(...) Le vieil océan est en lui-même indifférent à la pollution ; mais l’histoire ne l’est pas. Elle ne peut être sauvée que par l’abolition du travail-marchandise. Et jamais la conscience historique n’a eu autant besoin de dominer de toute urgence son monde, car l’ennemi qui est à sa porte n’est plus l’illusion, mais sa mort."

(Guy Debord, "La planète malade" Texte rédigé pour le n°13 – jamais publié - de la revue Internationale Situationniste)

 


 

 

mardi 19 août 2025

Comment penser et éduquer après Gaza (2)



" Ils font cause commune avec le monde contre eux-mêmes, et le signe le plus parfait de leur aliénation, l’omniprésente marchandise, et leur propre transformation en appendice de tout le système, est pour eux un mirage où ils voient leur lien avec le monde. 

Les grandes oeuvres d’art et les constructions philosophiques sont restées incomprises non pas du fait de la distance qui les séparait du noyau de l’expérience humaine, mais pour la raison opposée; cette incompréhension pourrait en effet se révéler n’être qu’une trop grande compréhension : la honte d’avoir sa part dans l’universelle injustice deviendrait écrasante si on se mettait à la comprendre ...." 

(T..W. Adorno, Minima moralia, Réflexions sur la vie mutilée, Payot)

 


 



 

mercredi 9 avril 2025

Les citations sont utiles dans les périodes d'ignorance et de croyances obscurantistes...


" Partout, avec chaque explosion, la guerre forcé l’écran protecteur des réactions sensorielles, derrière lequel peut se constituer l’expérience, c’est-à-dire la durée qui s’écoule entre l’oubli salutaire et le souvenir salutaire. La vie s’est transformée en une suite intemporelle de chocs entre lesquels il y a des trous béants, des intervalles vides et paralysés. Or il n’y a rien peut-être de plus funeste pour l’avenir que le fait qu’à proprement parler bientôt plus personne ne sera en mesure de penser encore à cette guerre, car tout traumatisme et tout choc non surmonté chez ceux qui en reviennent est un germe de destruction à venir. "

(Theodor W. Adorno, Minima Moralia. Réflexions sur la vie mutilée).

 


mardi 11 mars 2025

La vérité ne nous échappera pas...


" Le vrai visage de l’histoire n’apparaît que le temps d’un éclair. On ne retient le passé que comme une image qui, à l’instant où elle se laisse reconnaître, jette une lueur qui jamais ne se reverra. « La vérité ne nous échappera pas » – ce mot de Gottfried Keller caractérise avec exactitude, dans l’image de l’histoire que se font les historicistes, le point où le matérialisme historique, à travers cette image, opère sa percée. Irrécupérable est, en effet, toute image du passé qui menace de disparaître avec chaque instant présent qui, en elle, ne s’est pas reconnu visé."

(Walter Benjamin, Thèses « Sur le concept d’histoire , 1942)




lundi 23 décembre 2024

A propos de la Littérature....


 

Eloge du Journal ou retour à Mallarmé.

 

« Quant à la critique proprement dite, j’espère que les philosophes comprendront ce que je vais dire :  pour être juste, c’est-à-dire pour avoir sa raison d’être, la critique doit être partiale, passionnée,  politique, c’est-à-dire faite à un point de vue exclusif, mais au point de vue qui ouvre le plus d’horizons ». (Charles Baudelaire, Salon de 1846, in Curiosités esthétiques, Œuvres complètes 1868, p. 77


« Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui / Va-t-il nous déchirer avec un coup d’aile ivre / Ce lac dur oublié que hante sous le givre / Le transparent glacier des vols qui n’ont pas fui ? » (Stéphane Mallarmé, Œuvres complètes, Édition Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1998, tome I, p 92)


« Nous ne pouvons vivre que dans l’entrouvert, exactement sur la ligne hermétique de partage de l’ombre et de la lumière. Mais nous sommes irrésistiblement jetés en avant. Toute notre personne prête aide et vertige à cette poussée. » (René CHAR, Dans la marche. OEuvres complètes, Gallimard, « La Pléiade », 1983, p. 410).



A l’instar des surréalistes, puis des situationnistes - qui chacun à leurs façons ont essayé en d’autres contingences de questionner la dimension pratique subversive de la poésie et de l’art - nous aimerions ici questionner la dimension opératoire de la critique radicale. Se réclamer d'une telle veine nécessite l'examen lucide d'une répétion formelle qui ne manque pas d' interroger. Une telle exigence concerne l’histoire du XIXè, du XXe et du XXI siècles. Une telle question peut finalement se réduire à celle de savoir si la critique peut se délivrer de l’apanage du style et de la froideur syntaxique, qui trop souvent donnent la fâcheuse impression de tourner à vide.


Ainsi la poésie de Mallarmé fait-elle «événement de la pensée de l’événement», où affirme-t-elle plutôt que « rien n’aura eu lieu », que le XIXe siècle n’a pas eu lieu. Elle affirmerait ainsi son inutilité face à une série d’échecs révolutionnaires qui n’ont pas été capables d’instaurer la liberté, l’égalité et la fraternité, dont rêvaient tous les adeptes de l'émancipation individuelle et collective depuis 1789. De fait Mallarmé affirme que « rien n’a eu lieu ». Le propos est explicite dans « le Coup de dés », et il est articulé aussi nettement qu’obscurément : «  aucune de ces mémorables crises (crise de vers ou crises sociales) n’a eu lieu. » De cette manière, le vers, comme les dés jetés au hasard, ne sont que dans l’instant : on les lance, ils tournoient et retardent indéfiniment la pose du syntagme conclusif !

 

Serait-ce dès lors la question du rapport entre poésie et prose ? Le XIXè fut le siècle du journal. Le XXIè sera celui du buzz cybernétique et virtuel. La question de savoir si quelque chose pourra véritablement avoir lieu consisterait donc à s'emparer sérieusement de la prose. Mallarme encore une fois le dit : « il n’est pas de prose qui ne soit en dernier ressort langue du journal.». Présenter simplement des faits les plus banals de la vie quotidienne et - comme Benjamin - disséquer à plaisir les passages, les chiffoniers et les sens uniques. Soutenir par les détails une pensée de l’histoire et des événements politiques. Penser les « Grands Faits divers» d’une société en décryptant l'envers de ses aspects structuraux et fondamentaux. La critique et defense mallarméenne du journal est en fait, une défense de la réflexion historique.

 

 


 

Ode à Charles et Raoul...

                                                               « Là où une catégorie se transforme - par dialectique négative, celle de ...