mardi 29 décembre 2020

Que faire ? D'abord lire....

En bon matérialistes, quelques lectrices et lecteurs avisé(e)s me demandent souvent, d"où je parle ? Je n'ai guère d'autre réponse  - pastichant en cela Guy-Ernest - que de considérer que "les kilomètres de rayonnages industriels d'ouvrages inutiles qui polluent ce monde", nuisent gravement à la santé cognitive.... 

Puisqu'il s'agirait de repenser une théorie critique du capitalisme-patriarcal au XXIe siècle, puisqu'il s'agirait au bout du compte de repenser avec Marx et Freud, au delà de Marx et Freud, voici ci-dessous une modeste bibliographie de démarrage (sans douleur ni cachet d'aspirine autour de La critique de la valeur-dissociation  (ou en allemand Wert-abspaltungskritik).

A/ Entrée en matière :

1. Le "Manifeste contre le travail" du groupe Krisis (Editions Crise & Critique, 2020).
2. Théorie marxienne et critique du travail, qui constitue l'introduction à "Ne travaillez jamais" d'Alastair Hemmens (Editions Crise & Critique, 2019) : http://www.palim-psao.fr/.../theorie-marxienne-et...
3. L'entretien de Roswitha Scholz avec Clara Navaro Ruiz, "Valeur-dissociation, sexe et crise du capitalisme" : http://www.palim-psao.fr/.../valeur-dissociation-sexe-et...
4. "Le côté obscur du capital. Masculinité et féminité comme pilier de la modernité" par Johannes Vogele : http://www.palim-psao.fr/.../le-cote-obscur-du-capital...
5. Théorie de Marx, crise et dépassement du capitalisme. A propos de la situation de la critique sociale radicale (Entretien avec Robert Kurz) : http://www.palim-psao.fr/article-theorie-de-marx-crise-et...
6. Contre la critique tronquée du capitalisme par Johannes Vogele et Paul Braun : http://www.palim-psao.fr/.../contre-la-critique-tronquee...
7. "Révolution contre le travail ? La critique de la valeur et le dépassement du capitalisme" (Anselm Jappe) : https://www.cairn.info/revue-cites-2014-3-page-103.htm
8. « We Gotta Get Out Of This Place (On doit se barrer d'ici !) » (Entretien avec Anselm Jappe) : http://www.palim-psao.fr/.../on-doit-se-barrer-d-ici...
9. "Quelques points essentiels de la critique de la valeur" (Anselm Jappe), appendice à La Société autophage (La Découverte, 2017).
10. "Une histoire de la critique de la valeur à travers les écrits de Robert Kurz", par Anselm Jappe (dans l'ouvrage coordonné par Eric Martin et Maxime Ouellet, La Tyrannie de la valeur, Editions Ecosociété, 2014).

B/ Si vous avez survécu à cela (c'est très bon signe !), des ouvrages plus développés pour creuser l'élaboration et les prolongements de cette critique.
Découvrir la critique marxienne de l'économie politique :
-  Robert Kurz, L'Effondrement de la modernisation. De l'écroulement du socialisme de caserne à la crise du marché mondial, Albi, Editions Crise & Critique, 2021.
- Anselm Jappe, Les Aventures de la marchandise. Pour une critique de la valeur, Paris, La Découverte, 2017.
- Robert Kurz, Lire Marx. Les textes les plus importants de Karl Marx pour le XXIe siècle commentés par Kurz, Paris, Editions les Balustres, 2013.
- Robert Kurz et Ernst Lohoff, Le Fétiche de la lutte des classes. Thèses pour une démythologisation du marxisme, Albi, Crise & Critique, 2021.
- Moishe Postone, Temps, travail et domination sociale. Une réinterprétation de la théorie critique de Marx, Paris, Mille et une nuits, 2009 ***.
- Moishe Postone, Critique du fétiche-capital. Le capitalisme, l'antisémitisme et la gauche, Paris, PUF, 2013.
- Robert Kurz, La Substance du capital, Paris, L'Echappée, 2019. ***.
- Abolissons le travail !, revue Jaggernaut, n°3, Albi, Crise & Critique, 2020.

C/ Critique de la forme-sujet moderne et des Lumières bourgeoises :
- Anselm Jappe, La société autophage. Capitalisme, démesure et autodestruction, Paris, La Découverte, 2017.
-  Robert Kurz, Raison sanglante. Essais pour une critique émancipatrice de la modernité et des Lumières bourgeoises, Albi, Crise & Critique, 2021.
- Ernst Lohoff, L'Enchantement du monde. La forme-sujet moderne et sa constitution historique - une ébauche, Albi, Crise & Critique, 2021.
- Anticapitalisme tronqué et populisme transversal, revue Jaggernaut, n°1, Albi, Crise & Critique, 2019.
Guy Debord, le situationnisme et la critique de la valeur-dissociation :
- Anselm Jappe, Guy Debord. Essai, Paris, La Découverte, 2017.
- Anselm Jappe, L'Avant-garde inacceptable. Réflexions sur Guy Debord, Paris, Léo Scheer, 2004.

D/ Découvrir la critique du patriarcat producteur de marchandises :
- Roswitha Scholz, Le Sexe du capitalisme. "Masculinité" et "féminité" comme piliers du patriarcat producteur de marchandises, Albi, Crise & Critique, 2019.
- Roswitha Scholz, Simone de Beauvoir aujourd'hui. Quelques annotations critiques sur une auteure classique du féminisme, Lormont, Bord de l'eau, 2014.
Théorie et analyse de la crise du capitalisme :
-  Robert Kurz, Vies et mort du capitalisme, Paris, Editions Lignes, 2011.
- Ernst Lohoff et Norbert Trenkle, La Grande dévalorisation. Pourquoi la spéculation et la dette de l'Etat ne sont pas les causes de la crise, Fécamp, Post-éditions, 2014.
- Crises, champagne et bain de sang, revue Jaggernaut n°2, Albi, Crise & Critique, 2020.
- De virus illustribus. Crise du coronavirus et épuisement structurel du capitalisme, par Anselm Jappe, Sandrine Aumercier, Clément Homs et Gabriel Zacarias, Albi, Crise & Critique, 2020.
- Fabio Pitta, Le Brésil et sa crise au XXIe siècle. Bulle des matières premières, capital fictif et critique de la valeur-dissociation, Albi, Crise & Critique, 2021.

(Avec l'aimable autorisation des Camarades de la revue Jaggernaut)

En bonus une petite illustration sonore :

https://soundcloud.com/user-971673336/critique-de-la-valeur-reelle-de-la-litterature 



 

 



dimanche 1 novembre 2020

Le retour du Jeune Hegel...

En guise de réponse " Au manifeste des 100 universitaires français " paru le Dimanche 1r Novembre 2020,  et qui traduit assez bien l'état déplorable de "la philosophie de la misère" . Un détournement du Jeune Hegel, cité dans "Introduction à la lecture de Hegel," d'Alexandre Kojève, (Gallimard, 1947)

1806 : Premier discours de Hegel, Conférences de Iéna de 1806, allocution finale.

« Messieurs,  

Nous sommes situés dans une époque importante, dans une fermentation, où l'Esprit a fait un bond en avant, a dépassé sa forme concrète antérieure et en acquiert une nouvelle. Toute la masse des idées et des concepts qui ont eu cours jusqu'ici, les liens mêmes du monde, sont dissous et s'effondrent en eux-mêmes comme une vision de rêve. Il se prépare une nouvelle sortie de l'Esprit c'est la philosophie qui doit en premier lieu saluer son apparition etla reconnaître, tandis que d'autres, dans une résistance impuissante, restent collés au passé, et la plupart constituent inconsciemment la masse de son apparition. Mais la philosophie, en le reconnaissant comme ce qui est éternel, doit lui présenter des hommages ». 

 

2020 : Hegel de retour.

« Messieurs,  

Nous sommes situés dans une époque importante, dans une fermentation, où l'Esprit a fait un bond « EN ARRIERE », a dépassé sa forme concrète « UNIVERSELLE » et « RETOURNE AU SINGULIER ». Toute la masse des idées et des concepts qui ont eu cours jusqu'ici, les liens mêmes du monde, sont dissous et s'effondrent en eux-mêmes comme une vision de « CAUCHEMARD » . Il se prépare une nouvelle « REGRESSION » de l'Esprit et c'est la philosophie qui doit en premier lieu « COMBATTRE » son apparition et la « DECONSTRUIRE », tandis que d'autres, dans une résistance impuissante, restent collés au passé, et la plupart constituent inconsciemment la masse de son apparition. Mais la philosophie, en le reconnaissant comme ce qui est éternel, doit lui présenter « DE NOUVELLES ARMES ».

 


 

 

mercredi 28 octobre 2020

Manifeste pour une poétique du dépassement

 

Introït 

 

Le langage de la société civile, de tant de citoyens1, c’est celui de :

 

 (confiner / déconfiner)…

   

Le langage du théoricien, c’est celui de la théorie.

 

 L’optimisme des morts, c’est celui du vivant. 

 

 Et les mots que l’on possède ne possèdent jamais rien.... 

__________________________________________

 

1 Que les esclaves romains fussent les esclaves de l’empire de Rome, c’est une chose. Que les “ esclaves-citoyens ” soient esclaves de l’empire qu’a sur eux le salariat et la bonne conscience du salariat (leur rapport ou socialisme paisible), en est une autre. Cependant, le citoyen dont nous parlons n’est réellement ni un esclave ni un citoyen, mais un domestique. Petite différence, certes. Mais il nous plaît ici de nous prendre pour Aristarque, et de faire apprécier benoitement la différence qui existe entre esclave et domestique.

 

L’esclave, comme vous le savez — puisque vous avez tous lu Hegel — , reste, malgré tout, maître, tant théoriquement que pratiquement, de sa position d’esclave (debout, assis, couché). L’esclave savait ce qu’il n’était pas : un être humain libre. L’esclave pouvait haïr ses maîtres, se détourner d’eux (au moins en théorie), et même essayer de prendre leurs places (au moins en pratique). L’esclave ne maniait jamais la science de la servilité. Il était seulement esclave des princes. Il voulait vivre le pauvre bougre: “ Aux armes etc... ”

 

En revanche, le domestique est au service “ pur et parfait ” de ses maîtres. Il lave, repasse leurs draps, fait leurs lits et s’y glisse même, (se confine / se déconfine), etc. Il admire la moindre action de ses maîtres, accomplit la moindre prophétie de ceux-ci ; il leur est dévoué corps et âme. Aucun acte, aucune parole, aucune humiliation ne sauraient le blesser réellement. Non, rien ne saurait échapper au domestique et au théoricien de la servilité pour contenter leurs maîtres et leurs nombreux petits congénères.

 

L’esclave, comme vous le savez — puisque vous avez tous lu sur l’histoire de Rome — , était l’homme des empires anciens. Cet homme, tant en théorie qu’en pratique, pouvait s’affranchir ou être affranchi, devenir un homme, se révolter, devenir plus riche que certains patriciens. Ou, tout aussi bien, accepter la mort. L’esclave romain, par exemple, c’était l’homme qui ne se contente pas de sa cage, l’homme qui ne se contente pas du simple désir des autres, et du “en même temps confinement / déconfinement”.

 

Tandis que le domestique, c’est l’homme de la République libertariste — cette sorte d’homme ou cette sorte de femme qui se contente de la démocratie commerciale, etc., parce que la démocratie commerciale se contente d’eux. Et oui.

Ainsi va le monde, avec ses aristocrates et leurs esclaves, ses propriétaires et leur moyens de destructions (ou pétroleuse) ses bourgeois et leurs domestiques. D’un “ coté ” de l’histoire, les aristocrates-esclaves, de l’autre les bourgeois-domestiques. Les uns viennent de la guerre, les autres du commerce. Mais à époques différentes, moeurs identiques...

Aujourd’hui s’agirait-il seulement de confiner / déconfiner ???

 

 

 

(Avec l'aimable autorisation des Editions Idées au Carré  et du Docteur MU)

 

 



samedi 16 mai 2020

De l’inconscient politique : assumer l'héritage pour discerner ...



Au-delà de sa contribution au savoir (théorique et médical) sur l’être humain, S. Freud a pris des positions politiques très affirmées lors des deux derniers conflits  mondiaux, que ce soit seul ou dans des textes à 4 mains avec Romain Rolland ou  Albert Einstein. Aujourd’hui dans les circonstances d'une pandémie mondiale qui nous assigne à éprouver en chair et en acte  les limites de ce que nous pensions comme le stade suprême de  la liberté de mouvement et de conscience, l'héritage se réclamant d'un tel auteur - si exigent sur le plan épistémologique - nous invite  à reprendre un certains nombre de concepts (qui avant de devenir des poncifs de la psychosociologie instrumentalisée) on eu le mérite d'être construits dans un modèle théorique, dont la visée était avant tout (et le reste aujourd'hui) celle dévoilement de processus aveugles au sujets qui composent un corps social.



Le premier de ces concepts est celui du déni : « déni incontestable » de la réalité de la part des responsables politiques, quelle que soit leur obédience politique à l’échelle du globe. Le virus n’est pas responsable.  Il a contaminé la planète sans états d’âme et sans faire de distinction. L’Homme d’Etat lui a laissé la place libre : il était prévenu du danger, il n’a pourtant rien prévu. C’est une vraie tâche aveugle au sens freudien du terme, qui cache le désir inconscient. De multiples alertes avaient annoncé la pandémie : la contagion d’Ebola, puis de ESB, du SRAS, des grippes aviaires et porcines. Elle a servi de scénario à des films, des livres de science-fiction. Des centaines d’articles scientifiques l’avaient prévu. Ce déni qui procède de l’inconscient cache bien à propos un désir de faire souffrir, de marquer la distance entre le citoyen et l’Homme d’Etat. La question se pose et la réponse se lit à la lueur du résultat : c’est une inadaptation de plus en plus grande du système de santé. Les personnels soignants ont exprimé avec force leur souffrance au travail, mais en vain. Depuis plus d’une décennie l’organisation des soins a pâti d’une baisse importante du nombre de lits et du personnel médical. Cette politique était-elle nécessaire pour faire des économies ? Cette excuse ne tient pas, car l’argent nécessaire a toujours été disponible. Et aujourd’hui la Banque Centrale Européenne comme la FED aux Etats-Unis, le distribuent sans hésiter pour aider les grands groupes. La préservation de la vie : la santé, l’éducation, la durée du temps de travail sont comptabilisés comme s’il s’agissait de dépenses. En même temps le vivant est rentabilisé avec les brevets, les médicaments, le secteur privé. Cette financiarisation de la vie est prétexte à un sadisme inconscient. Tout se passe donc comme si ce déni inconscient avait comme objectif le désir de faire souffrir.



Le second concept freudien à mobiliser est celui de l'acte manqué.  A travers son double langage, celui électoraliste des promesses par les mots  (qui selon l'adage  n'engagent que ceux que celles/ceux qui y croient) contredit au quotidien  par des choix politique et stratégiques en actes (au service d'un processus aveugle), l'homme politique post-keynesien - ne pouvant avouer sa totale impuissance - en est rendu à ce stade itératif de l'acte manqué. Aujourd’hui, l’Homme d’Etat - prétendument démocrate et civilisé - donne l’impression d’ajouter à  la violence première du déni, le plaisir de l'acte manqué dans la compassion simulée à l’égard de ses victimes, alors qu’il les a sciemment surexposées au danger. Comble de l'acte manqué,  il jouit de compatir avec eux sans changer de politique. Dès lors la vision de l’histoire selon laquelle le libéralisme cherche le profit sans tenir compte de ceux qui le produisent – voir au détriment de  leur épanouissement donc indirectement par leur souffrance  -  est partagée bien au-delà des marxistes. Elle n’est pas contradictoire avec un point de vue psychanalytique qui considère le sadisme comme le motif inconscient de bien des événements historiques. Cette interprétation psychanalytique du politique avait déjà été envisagée dès les années 1930 par Adorno et Horkheimer et Marcuse. Ce sont bien les travaux critiques de l’Ecole de Francfort qui trouvent peut-être leur démonstration la plus évidente aujourd’hui, dans la dimension de l’inconscient politique à l’œuvre dans la crise du Covid 19.



samedi 11 avril 2020

Eux et nous...


" Et les plus anonymes et imperceptibles sont des femmes et des hommes (...) à la peau couleur de la terre. Ils ont laissé tout ce qu’ils avaient, même si c’était bien peu, et ils se sont transformés en guerrières, en guerriers. Dans le silence et l’obscurité, ils ont contribué et contribuent, comme personne, à ce que tout cela soit possible. Je parle des insurgé(e)s, mes compañeros.

Ils vont et ils viennent, ils luttent et meurent en silence, sans tapage, sans que personne, si ce n’est nous-mêmes, n’en tienne le compte. Ils n’ont pas de visage ni de vie propres. Leurs noms, leurs histoires ne viendront peut-être à la mémoire de quelqu’un que lorsque bien des calendriers auront été effeuillés. Alors, peut-être qu’autour d’un foyer, tandis que le café bout dans une vieille théière d’étain et que s’allume le feu de la parole, quelqu’un ou quelque chose saluera sa mémoire.


Et de toute façon, ça n’aura pas beaucoup d’importance, parce que ce dont il s’agissait, ce dont il s’agit, ce dont il s’est toujours agi, c’est de contribuer à construire ces paroles par lesquelles commencent les contes, les anecdotes et les histoires, réels ou fictifs, des hommes et des femmes zapatistes/zadiste. Tel qu’a commencé ce qui aujourd’hui est une réalité, c’est-à-dire par un :   il y aura une fois..."

("Eux et nous", Chap VII, Doutes et ombres, Éditions de l'Escargot, Paris, 2013) 

 Rafael Sebastián Guillén Vicente


dimanche 5 avril 2020

Contribution à la critique anthropologique d’une pandémie au XXIè siècle - 2


La société malade de sa raison

 
« Tout le monde est d'une certaine manière occupé et employé comme travailleur à domicile. Un travailleur à domicile d'un genre pourtant très particulier. Car c'est en consommant la marchandise de masse, qu'il accomplit sa tâche, qui consiste à se transformer lui-même en homme de masse (…) Le processus tourne même résolument au paradoxe puisque le travailleur à domicile, au lieu d'être rémunéré pour sa collaboration, doit au contraire lui-même la payer, c'est-à-dire payer les moyens de production dont l'usage fait de lui un homme de masse. Il paie donc pour se vendre. Sa propre servitude, celle-là même qu'il contribue à produire, il doit l'acquérir en l'achetant puisqu'elle est, elle aussi, devenue une marchandise. Le monde comme fantôme et comme matrice »

(Anders (G), L’Obsolescence de l’homme (Vol  1 - 1956) Paris, Encyclopédie de nuisances, 2002, p. 50



« Le malheur est que dans l’état présent de la pensée, tout le monde se laisse encore duper par (…) l’apparence systématique, l’architecture et le style communs de diverses constructions de l’intelligence, appliqués à la philosophie. Comparer ce type de productions consiste alors à ce que personne ne se préoccupe des conséquences réelles, mais seulement de la conformité apparente à des préceptes formels de l’intelligence sans objet. Il faudrait accorder d’abord que l’emploi méthodique des divers outillages logique suffit à repérer la présence de la philosophie essentielle ».  

(Nizan (P), Les chiens de garde, Paris, Maspéro, 1965, p 16)






1

Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s'annonce comme une immense accumulation de corona virus. Tout ce qui était directement vécu s'est éloigné dans une distanciation sociale, synonyme de mort sociétale.




2

Les épidémies qui se sont détachées de chaque aspect de la vie naturelle - puis peu à peu autonomisées - fusionnent maintenant dans un cours commun, où l'unité de cette vie semble ne plus pouvoir être rétablie. La réalité considérée partiellement, se déploie dans sa propre unité générale en tant que pseudo monde à part, objet de la seule compassion médiatisée. La spécialisation des épidémies du monde se retrouve, accomplie, dans le monde de l'épidémie autonomisée, où le mensonger s'est menti à lui-même. Le corona virus en général, comme inversion concrète de la vie, est le mouvement autonome du non vivant.



3

Le corona virus se représente à la fois comme le mal rationnellement  construit par la société, dans la société et pour une partie de la société. Il est l’instrument de la sélection post darwinienne qui ne veut pas dire son nom. En tant que touchant une partie de la société, il est expressément le secteur qui concentre toute la classe dominée. Du fait même que ce secteur est massivement infect, il est le lieu du regard désabusé et de la fausse conscience. Et la pseudo unification médiatique qu'il accomplit n'est rien d'autre que le langage officiel de la ségrégation généralisée de classe.



4
Le corona virus n'est pas une pandémie, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par une épidémie.



5

Le corona virus ne peut être seulement compris comme l'abus d'un mode de vie, le produit des techniques associées d’extraction – production - consommation massive des ressources naturelles. Il est bien plutôt une Weltanschauung devenue effective, matériellement traduite. C'est une causalité linéaire du capital rationalisé, qui s'est objectivée.



6
Le corona virus compris dans sa totalité, est à la fois le résultat et le projet du mode de production existant. Il n'est pas un accident du monde réel, sa sortie de route inopinée... Il est le coeur de l'irréalisme de la société réelle. Sous toute ses formes particulières, information ou propagande, publicité ou consommation indirecte de spectacles, le corona virus constitue le modèle présent de la vie socialement dominante. Il est l'affirmation omniprésente du choix déjà fait dans la production, et sa consommation corollaire. Forme et contenu du corona virus sont identiquement la justification totale des conditions et des fins du système existant. Le corona virus est aussi la présence permanente morbide de cette justification.



7

La pratique sociale a laquelle le corona virus autonome s’attaque est aussi la totalité réelle qui contient le corona virus. Mais la scission dans cette totalité la mutile à un  point tel, qu’elle de fait apparaître le corona virus comme son but. Face au corona virus, le langage scientifique et médical marchand - constitué par les signes de la production régnante – devient la finalité dernière d’une production à visée réellement thérapeutique.



8
On ne peut opposer abstraitement le corona virus et l'activité sociale effective ; ce dédoublement est lui-même dédoublé. Le corona virus qui inverse le réel est effectivement produit. En même temps la réalité vécue est matériellement envahie par la diffusion du corona virus. La réalité objective est présente des deux côtés. Chaque notion ainsi fixée n'a pour fond que son passage dans l'opposé : la réalité surgit dans le corona virus, et le corona virus est réel. Cette aliénation réciproque est l'essence et le soutien de la société privée de valeur ontologique.



9

Considéré selon ses propres termes, le corona virus est l'affirmation de l'apparence et l'affirmation de toute vie humaine, c'est-à-dire sociale, comme simple apparence. Mais la critique qui atteint la vérité du corona virus le découvre comme la négation visible de la vie ; comme une négation de la vie qui est devenue visible.  Le corona virus n'est rien d'autre que le sens de la pratique totale d'une formation économico-sociale, son emploi du temps. C'est le moment historique qui nous contient.



10
Le caractère fondamentalement tautologique du corona virus découle du simple fait que ses moyens sont en même temps son but. Il est le soleil qui ne se couche jamais sur l'empire de la passivité moderne. Il recouvre toute la surface du monde et baigne indéfiniment dans sa propre gloire morbide et mortifère.



11

Dans le corona virus, épidémie de l'économie régnante, le but n'est rien, le développement est tout. Le corona virus ne veut en venir à rien d'autre qu'à lui-même. Rétablir la question humaine de la valeur contre la question fétichiste de la valeur de l’argent


12
En tant que miroir de la vacuité des objets produits maintenant, en tant qu'exposé général de la rationalité devenue folle et en tant que secteur économique totalitaire et unifié, qui produit en chaîne, une multitude croissante d'épidémies, le corona virus est la principale production de la société actuelle. Le corona virus soumet radicalement les hommes vivants dans la mesure où l'économie les a totalement soumis. Il n'est rien que l'économie se développant pour elle-même. Le corona virus est le reflet fidèle de la production automate des choses, et l'objectivation du mensonge des hommes sur eux mêmes.



13

Le corona virus est l'héritier de toute la faiblesse du projet philosophique occidental, qui fut une compréhension de l'activité, dominé par la catégorie faussée de la valeur. Aussi bien qu'elle se fonde sur l'incessant déploiement de la rationalité technique et instrumentale au profit et de la plus value financière, aussi bien elle contribue  à la réification définitive de la conscience critique, réflexive et pratique. Le corona virus ne réalise pas la philosophie, il philosophie la réalité. C'est la vie concrète de tous qui s'est dégradée en univers spéculatif et métaphysique.



14

La philosophie, en tant que pouvoir de la pensée séparée, et pensée du pouvoir séparé, n'a jamais pu par elle-même dépasser la théologie. Le corona virus est la reconstruction matérielle de l'illusion religieuse. La peur existentielle de la mort a réanimé les nuages religieux où les hommes avaient placé leurs propres pouvoirs détachés d'eux. Ainsi c'est la vie la plus terrestre qui devient opaque, irrespirable et angoissante. Elle ne rejette plus dans le ciel, mais elle héberge chez elle sa récusation absolue, son fallacieux paradis. Le corona virus est la réalisation technique de l'exil des pouvoirs humains dans un au-delà ; la scission achevée à l'intérieur de l'homme. 



samedi 28 mars 2020

Contribution à la critique anthropologique d’une pandémie au XXIè siècle - 1

Ce qui est en train de se passer est une expérimentation totalitaire

 


« Après des millénaires de rationalité, la panique s'empare de nouveau de l'humanité, dont la domination acquise sur la nature devenue domination de l'homme excède de loin en horreur ce que les hommes eurent jamais à craindre de la nature. »

Adorno (T.W), Minima moralia, réflexions sur la vie mutilée (1951), Paris, Payot, 2003, p. 122.



« Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous allez croire en ces mensonges, mais que plus personne ne croira en plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire, est privé – non seulement de sa capacité d’agir – mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et d’un tel peuple, vous ferez ce que vous voudrez... »

Arendt (H), Du mensonge à la violence. Essais de politique contemporaine, Paris, Calmann-Lévy, 1972, p. 45



« Quant à la critique proprement dite, j’espère que les philosophes comprendront ce que je vais dire : pour être juste, c’est-à-dire pour avoir sa raison d’être, la critique doit être partiale, passionnée, politique, c’est-à-dire faite à un point de vue exclusif, mais au point de vue qui ouvre le plus d’horizons ».

Baudelaire (C), « Salon de 1846 », in Curiosités esthétiques, Œuvres complètes 1868, p. 77.

 


Saison 1

(Régime de la fausse conscience)


Une analyse superficiellement écologiste pourrait trouver dans cette pandémie des raisons d’espérer : réduction des transports inutiles (tout particulièrement aériens), prévision d’un ralentissement de la croissance et donc prévision d’une baisse des pollutions (par exemple, la chute d’activité en Chine a diminué en février les émissions de gaz à effet de serre, de l’équivalent de la production annuelle des Pays-Bas), etc.

Une analyse superficiellement critique pourrait même se réjouir que le confinement donne à chacun le temps et l’occasion de se poser la question du sens réel de la vie mutilée qualifiée d’ordinaire, au point peut-être de se mettre à espérer déboucher sur une critique radicale du consumérisme quotidien : rien de plus bizarre aujourd’hui que de consacrer quelques minutes à regarder des publicités télévisées, dont les contenus si peu essentiels sont si évidemment en décalage avec la situation vécue…

On pourrait même croire, selon certains démagogues superficiellement sociaux humanistes, à l’avènement d’un changement de paradigme par lequel ces temps de crise sont en train de fournir la preuve qu’un changement de cap est possible. Mais quand le premier exemple concret fourni est – en France – celui d’une relocalisation de l’industrie automobile des pièces détachées, comment – au-delà de la colère mêlée de lassitude – ne pas penser qu’on part de très, très loin… Et qu’aucun horizon d’utopie ne semble en réalité se profiler.

Tout au contraire, ce qui vient n’est ni l’insurrection, ni la grève générale, c’est une dystopie. Au XIXe siècle, les socialistes les plus utopiques voyaient dans les expérimentations minoritaires, les semences de la transformation sociale. Mais ce qui est en train de se passer est une expérimentation – ni minoritaire, ni majoritaire – mais totalitaire, dans laquelle la fin affichée – sauver des vies – justifie tous les moyens. Quand on se souvient à quel point dans les temps précédents, les gouvernements dits démocratiques ont fait preuve d’insensibilité face aux vies définitivement réifiées, on peut s’attendre à ce que la suite leur donne tout le temps pour accentuer la violence économique, sociale et politique.


Saison 2
(Régime de l’impasse cognitive)


Pourtant depuis quelques années, les alertes répétées des scientifiques quant à la crise (systémique, écologique anthropologique)  provoquée par la démesure technique et économique des sociétés post-industrielles, laissaient entrevoir la possibilité d’un tel effondrement. Dans un tel contexte, une révolution de l’esprit,  un renversement des modes de problématisation, un nouveau questionnement du sens de la vie naturelle au sein dans un monde machinique d’erzatz visant leur propre autonomie,   semblait dès lors indispensable. Sans une telle révolution cognitive, il ne semblait en effet pas envisageable de rompre avec les logiques du calcul et de la production ordonnée par la seule rationalité instrumentale,  au sens où le calcul conduit à sortir de ce qu’Aristote visait comme « la quête de la bonne vie : l’amélioration réfléchie de ce qui existe déjà ».

Cette fuite en avant dans tous les domaines de la vie aliénée et mutilée qui caractérise le capitalisme depuis son essor, mettait en danger tant la survie de l’humanité que celle de la biodiversité. Chacun d’entre nous le savait, chacun d’entre nous le redoutait, chacun d’entre nous continuait dans l’illusion du même. Par confort de l’esprit, par paresse intellectuelle, par renoncement cognitif. Certes rien n’était joué d’avance, mais il n’était pas déraisonnable de penser que la mort, si nous n’y prenions pas garde, pourrait avoir le dernier mot.

Pourtant, la conscience de cette mort - radicale car définitive – n’a pas permis de commencer à mettre en œuvre un redressement de la trajectoire. Comme s’il n’était pas possible de penser, d’imaginer, de rêver autrement que sous le régime de la vie réifiée. Comme si malgré les avertissement de Dante, « entré dans les entrailles de l’enfer », nous ne discernions même plus le « purgatoire du principe espérance », voire le « paradis d’une utopie matérialiste à visage humain ».

Face à cette impuissance de la pensée, la nature nous a dès lors repris la parole. La pandémie, à laquelle personne ou presque n’était préparé, est venue toutes et tous nous prendre à revers. Brutalement, ce qui semblait inimaginable, un virus, l’a fait advenir : la « machine, le système si souvent incriminés mais jamais démontés » tout s’est arrêté ! La menace de mort, parce qu’elle s’est soudain terriblement rapprochée, nous a fait préférer la survie à la poursuite de notre trajectoire, révélant en creux le vide tragique de notre pensée, l’osolecence du logos inanimé de l’antropos.



Saison 3
(Régime de l’inconscient politique)


Dans sa contribution au savoir (théorique et médical) sur l’être humain, S. Freud avait en son temps pris des positions politiques très affirmées sur cette possible tragédie à venir. Que ce soit seul ou dans des textes à 4 mains avec Romain Rolland ou  Albert Einstein. Aujourd’hui dans les circonstances d'une pandémie mondiale qui nous assigne à éprouver en chair et en acte  les limites de ce que nous pensions comme le stade suprême de  la liberté de mouvement et de conscience, l'héritage se réclamant d'un tel auteur - si exigent sur le plan épistémologique - nous invite  à reprendre un certains nombre de concepts (qui avant de devenir des poncifs de la psychosociologie instrumentalisée) on eu le mérite d'être construits dans un modèle théorique, dont la visée était avant tout (et le reste aujourd'hui) celle dévoilement de processus aveugles au sujets qui composent un corps social.

Le premier de ces concepts est celui du déni : « déni incontestable » de la réalité de la part des responsables politiques, quelle que soit leur obédience politique à l’échelle du globe. Le virus n’est pas responsable.  Il a contaminé la planète sans états d’âme et sans faire de distinction. L’Homme d’Etat lui a laissé la place libre : il était prévenu du danger, il n’a pourtant rien prévu. C’est une vraie tâche aveugle au sens freudien du terme, qui cache le désir inconscient. De multiples alertes avaient annoncé la pandémie : la contagion d’Ebola, puis de ESB, du SRAS, des grippes aviaires et porcines. Elle a servi de scénario à des films, des livres de science-fiction. Des centaines d’articles scientifiques l’avaient prévu. Ce déni qui procède de l’inconscient cache bien à propos un désir de faire souffrir, de marquer la distance entre le citoyen et l’Homme d’Etat. La question se pose et la réponse se lit à la lueur du résultat : c’est une inadaptation de plus en plus grande du système de santé. Les personnels soignants ont exprimé avec force leur souffrance au travail, mais en vain. Depuis plus d’une décennie l’organisation des soins a pâti d’une baisse importante du nombre de lits et du personnel médical. Cette politique était-elle nécessaire pour faire des économies ? Cette excuse ne tient pas, car l’argent nécessaire a toujours été disponible. Et aujourd’hui la Banque Centrale Européenne comme la FED aux Etats-Unis, le distribuent sans hésiter pour aider les grands groupes. La préservation de la vie : la santé, l’éducation, la durée du temps de travail sont comptabilisés comme s’il s’agissait de dépenses. En même temps le vivant est rentabilisé avec les brevets, les médicaments, le secteur privé. Cette financiarisation de la vie est prétexte à un sadisme inconscient. Tout se passe donc comme si ce déni inconscient avait comme objectif le désir de faire souffrir.
Le second concept freudien à mobiliser est celui de l'acte manqué.  A travers son double langage, celui électoraliste des promesses par les mots  (qui selon l'adage  n'engagent que ceux que celles/ceux qui y croient) contredit au quotidien  par des choix politique et stratégiques en actes (au service d'un processus aveugle), l'homme politique post-keynesien - ne pouvant avouer sa totale impuissance - en est rendu à ce stade itératif de l'acte manqué. Aujourd’hui, l’Homme d’Etat - prétendument démocrate et civilisé - donne l’impression d’ajouter à  la violence première du déni, le plaisir de l'acte manqué dans la compassion simulée à l’égard de ses victimes, alors qu’il les a sciemment surexposées au danger. Comble de l'acte manqué,  il jouit de compatir avec eux sans changer de politique. Dès lors la vision de l’histoire selon laquelle le libéralisme cherche le profit sans tenir compte de ceux qui le produisent – voir au détriment de  leur épanouissement donc indirectement par leur souffrance  -  est partagée bien au-delà des marxistes. Elle n’est pas contradictoire avec un point de vue psychanalytique qui considère le sadisme comme le motif inconscient de bien des événements historiques. Cette interprétation psychanalytique du politique avait déjà été envisagée dès les années 1930 par Adorno et Horkheimer et Marcuse. Ce sont les travaux critiques de l’Ecole de Francfort qui trouvent peut-être leur démonstration la plus évidente aujourd’hui dans la dimension de l’inconscient politique à l’œuvre dans la crise du Covid 19.


Saison 4
(Régime de la rationalité instrumentale)


Comme le déroulé prévisible et imparable d’une pathologie collective annoncée, les effets cumulés de la fausse conscience, de l’impasse cognitive, et de l’inconscient politique à l’œuvre deviennent alors les ressorts essentiels d’une dystopie civilisationnelle où - à l’insu des sujets eux-mêmes – la rationalité instrumentale process dialectique de la raison pratique et de la raison pure, annihile définitivement la critique comme faculté de juger…

Car ce qui est devant nos yeux, c’est la dystopie économique : il est trop tard pour réviser des politiques antérieures qui aujourd’hui – par faute de moyens financiers comme humains – déterminent une stratégie d’improvisation totale. C’est même l’occasion, sinon l’aubaine, pour accélérer les processus de dématérialisation des activités : télétravail, téléconsultation, la web-école, la culture en un clic, etc. Que penser d’une société qui maintient le travail tout en interdisant de partir en vacances ?
Car ce qui est devant nos yeux, c’est la dystopie sociale, sous le nom de distanciation sociale, car c’est bien d’isolement individuel qu’il s’agit. Et en traitant aujourd’hui d’imbéciles les réfractaires au confinement, on continue dans cette logique sociocidaire de la réduction de toute responsabilité. Que penser d’une société qui ne semble capable de penser le confinement que sur le modèle foucaldien de l’emprisonnement ?

Car ce qui est devant nos yeux, c’est la dystopie politique : ses formes de contrôles numériques et droniques, les listes démultipliées qui inventorient les lieux, les déplacements, les activités, les comportements autorisés : tout ce qui n’est pas permis devient interdit. Que penser d’une société dans laquelle cette inversion du permis et de l’interdit semble ne susciter aucun débat public ? Et après ?



Saison 5
(Régime de la dialectique négative de la valeur)


Finalement dans le miroir obscur de cette pandémie, l'état d’exception (ou d’urgence selon la terminologie employée par chaque pays) semble avoir accompli – au moins en partie – le rêve du Capital devenu sujet automate. Dans l'hypothèse où l’épisode dystopique et sadique que nous vivons en ce moment, se révélerait comme un épisode infini, il serait aisé d’imaginer une population totalement habituée aux rapports virtuels, au confinement nourri par Netflix et les services de livraison de nourriture à domicile. Les voyages seraient interdits, restreints aux flux des marchandises, fruits d’un secteur productif majoritairement automatisé. Le spectacle, qui depuis longtemps s’efforçait de détruire la rue, d’abolir la rencontre et de faire disparaître tous les espaces de dialogue – pour anéantir les alternatives à la pseudo-communication spectaculaire – aurait finalement atteint son but. L’espace réel, délaissé par les êtres humains confinés et obligés de s’enfuir dans la virtualité, n’appartiendrait plus qu’aux marchandises. La circulation humaine, sous-produit de la circulation des marchandises, serait finalement devenue superflue, et le monde en entier livré aux marchandises et leurs passions, nouvelle forme de fétichisme absolu[1]. Ceci n’est qu’un exercice d’imagination – un scénario improbable pour l’instant – mais il est aisé d’anticiper que dans l’avenir nous pourrions assister à une augmentation du contrôle des flux globaux et de la circulation de personnes sous des prétextes sanitaires, avec une progressive normalisation des procédés d’exception.

Finalement le corona virus compris dans sa dramatique totalité, est à la fois le projet et le résultat d'un mode de production et d'organisation sociale déterminés. Il n'est pas un accident du monde réel, sa sortie de route inopinée… Il est le cœur de la superfluité de l'homme dans une société réelle administrée par les flux boursiers. Sous toutes ses formes particulières information ou propagande, publicité ou consommation directe de spectacles – le corona virus constitue le modèle présent de la vie socialement dominante. Il est l'affirmation omniprésente du choix déjà fait, dans la production, et sa consommation corollaire. Forme et contenu du corona virus sont identiquement la justification totale des conditions et des fins du système existant. Où le Sujet n'est plus qu'un Objet. Où l'émancipation (individuelle et collective) a définitivement laissé place à la réification généralisée. Après la crise, viendra le temps des factures (et des fractures). Et dans un tel contexte qui peut croire qu’un seul gouvernement dans le monde en profitera pour imposer[1]  un changement radical de cap ?. Imposer, non pas au sens historique d’un régime totalitaire mais bien au sens d’une volonté politique programmatique, issue d’une souveraineté  populaire , dont les élu(e)s d’une époque ne sont à travers le suffrage démocratique que les vecteurs pratiques.



Mais dans un tel contexte alors,  la seule question qui vaille reste (car à ce jour inachevée) celle de la forme-valeur posée – entre autres – par le Vieux Karl dans sa si fameuse section I du Capital. Marx opère à cet endroit une critique radicale, une rupture épistémologique totale de la théorie ricardienne de la valeur comme travail dépensé. C’est à partir de cette hypothèse qu’il parle du capital comme sujet automate[2]. Dès lors :

·        Le capitalisme serait-il aujourd’hui la simple continuation - comme l’achèvement de l’économie politique classique - de qui Marx aurait hérité pour son objet comme pour ses concepts ? Dans une telle hypothèse le capitalisme mutant de la globalisation se distinguerait seulement de « l’économie classique » non par son objet, mais par sa seule méthode, la dialectique empruntée à Hegel ;

·        Ou bien, tout au contraire, Le capitalisme financiarisé du XXIè (ou économie vulgaire) constituerait-il une véritable rupture épistémologique tant dans son objet et sa théorisation, que dans sa méthode ? Dans cette seconde hypothèse le Capital représente alors la fondation en acte d’une discipline nouvelle, d’une science - nécessitant à la fois le dépassement de l’économie politique classique[3] et celui combiné des modèles[2]  hégélien et feuerbachien, restés finalement dans leur préhistoire[4]. La forme valeur comme le commencement absolu de l’histoire d’une science échappant à l’Homme. Dont il conviendrait d'opérer de toute urgence la critique radicale.



Bien loin des scénarios d’effondrement ou de décroissance choisie, comment ne pas constater qu’après celle de 2001, celle de 2008, chaque crise aura été l’occasion d’une accélération des formes les plus déshumanisantes de la vie en commun, au profit de l’avènement scientifique (sans critique) de la forme valeur/sujet automate[5] ? Ce que nous ressentons comme le moins problématique en ce moment est sans doute ce qui exige précisément d’être problématisé. Finalement, au sortir du confinement, il nous faudra opérer une RÉELLE et DOUBLE distanciation :

·        d'abord la distanciation cognitive de la forme valeur, colonisée par la religion de l'économie politique classique ;

·        ensuite la distanciation anthropologique par rapport à cette forme classique de société prétendument moderne, occasion alors de repenser de manière critique les séparations/réifications qui la fondent, et les limites imposées à la vie quotidienne des sujets.
À défaut d'une telle exigence intellectuelle, comment croire qu’à l’occasion de la sortie de cette pandémie, c’est l’utopie qui viendra, si DÉFINITIVEMENT nous ne changeons pas de logiciel cognitif !




[1] Marx (K), Le Capital, chap 1, 4e section, « le caractère fétiche de la marchandise et son secret », trad. Rubel (M), Paris Gallimard-Folio, 2008

[2] Dans le chapitre II du Capital, Karl Marx développé ce concept de « sujet automate » - processus spiralaire indéfini largement et toujours occulté encore aujourd’hui par le « marxisme officiel » - et de fait anticipé les conséquences qu’un tel déni produirait en termes d’impasse intellectuelle. Cette thèse du « capital devenu sujet automate » affirme que dans le mode de production capitaliste, la nécessité de valorisation permanente du capital s’impose aux différents agents de la production, et particulièrement à l’État, comme un mouvement aussi inexorable que celui de la Terre tournant autour du soleil. Elle aboutit, entre autres à cette conclusion que les capitalistes, dirigeants d’entreprises ou représentants d’un État sont eux-mêmes dirigés par la nécessité de ce mouvement. Ils ne sont dirigeants qu’en tant qu’ils le mettent en œuvre. C’est cette nécessité aveugle et implacable du mouvement de valorisation permanente qui reproduit le capital en l’accroissant et l’accumulant, que cherchent à déconstruire des auteurs comme Robert Kurz, Moishe Postone, ou Anselm Jappe.
In Marx (K), Le Capital, Livre I, Chap.2, « l’auto-valorisation de la valeur et son moyen, le capital », trad. Rubel (M), Paris Gallimard-Folio, 2008

[3] C’est Karl Marx qui invente l'expression "économie politique classique" pour désigner les auteurs qui ont contribué à mettre en évidence la "connexion interne" des formes de la richesse et à en rechercher les lois scientifiques fondamentales : d'une part en Angleterre, les auteurs de W. Petty à Ricardo, d'autre part en France, les auteurs de Boisguilbert à Sismondi. Selon Marx, Malthus et Mill marquent plus tard la transition de l'"économie classique" vers l'"économie vulgaire", tandis que J.-B. Say et R. Mc Culloch représentent une première phase de l'"économie vulgaire", qui raisonne dans un monde d'apparences et tombe dans l'apologie du mode de production capitaliste.

[4] Les Thèses sur Feuerbach sont onze courtes notes philosophiques écrites par Marx en 1845. Elles esquissent une critique ou un dépassement de toutes les formes d’idéalisme philosophique. Les thèses désignent « la pratique » comme pierre de touche de la vérité, et non plus la « théorie », ni la pensée séparée et atomisée. À la critique de la philosophie idéaliste et de ses critères de vérité, s'ajoute pour Marx l'inscription de la théorie dans les rapports sociaux.
Concernant Hegel, on sait que Marx a écrit de « la dialectique hégélienne qu’elle est sur la tête [et qu’] il faut la retourner pour découvrir le noyau rationnel sous l’enveloppe mystique ». On a souvent conclu de ce passage que Marx avait appliqué la dialectique hégélienne sous sa forme rationnelle à l’économie politique. Or une telle interprétation néglige l’insistance, commune à Hegel et Marx, sur la dépendance des concepts à l’égard de leurs objets et sur l’impossibilité, pour toute analyse rigoureuse, de se prévaloir d’une méthode universellement valable par-delà la diversité des objets examinés.


[5] Lohoff (E) - Trenckle (N), La grande dévalorisation : pourquoi la spéculation et la dette de l’État ne sont pas les causes de la crise, Trad. Braun (P), Briche (P) et Roulet (P), Paris, Post-Editions, 2014



 

Au Poubelles de l'Histoire....