« Là où une catégorie se transforme - par dialectique négative, celle de l'identité et de la totalité - la constellation de toutes les catégories se transforme et avec elle chacune d'elles. Les concepts d'essence et d'apparence en sont les paradigmes. Ils proviennent de la tradition philosophique, ils sont maintenus mais inversés dans leur orientation. Il ne faut plus hypostasier l'essence et un pur être-en-soi spirituel. L'essence se convertit bien plutôt en ce qui est caché sous la façade de l'immédiat, les prétendus faits, et qui fait d'eux ce qu'ils sont, la loi du destin à laquelle l'histoire obéit jusqu'à maintenant ; et ceci d'autant plus irrésistiblement que l'essence va se glisser plus profondément sous les faits afin de se faire facilement démentir par eux. Une telle essence est avant tout non-essence (Unwesen), l'agencement du monde rabaisse les hommes en moyen de son sese conservare, ampute et menace leur vie en la reproduisant et en leur faisant accroire que le monde serait ainsi en vue de satisfaire leurs besoins. Tout comme celle de Hegel, cette essence aussi doit apparaître : enveloppée dans sa propre contradiction. Ce n'est que dans la contradiction de l'étant avec ce qu'il prétend être que l'essence se fait reconnaître. Certes, face aux prétendus faits, elle est bien sûr conceptuelle et non immédiate. Mais une telle conceptualité n'est pas simplement [...] produit du sujet de la connaissance dans laquelle ce dernier se retrouve finalement confirmé lui-même. Au lieu de cela, elle exprime que le monde conçu, même si c'est la faute du sujet, n'est pas son propre monde mais lui est hostile. [...] L'essence est ce qui, selon la loi-même de la non-essence, est caché ; contester qu'une essence soit, signifie se jeter du côté de l'apparence, de la totale idéologie qu'est entre-temps devenu l'être-là. Celui pour qui tout ce qui apparaît vaut pareillement parce qu'il n'a connaissance d'aucune essence qui permettrai de distinguer, fait avec un amour fanatisé de la vérité, cause commune avec la non-vérité, avec l'abrutissement scientifique méprisé par Nietzsche, abrutissement qui refuse de se préoccuper de la dignité des objets à traiter et qui à propos de cette dignité, ou bien répète bêtement ce qui l'opinion publique ou bien, en guise de critère, se demande si, comme on dit, on n'a pas déjà travaillé là-dessus.»
T.W. Adorno, Dialectique négative, Payot, p. 205-206 et 207.
Le rationnel a cessé d’enchanter notre monde. Les protagonistes de la Révolution française ont découvert le secret du mouvement historique irréversible. Mais ils ont –dans le même mouvement dialectique – brulé leurs vaisseaux derrière eux. Le révolutionnaire se place dans le stress permanent de sa propre action, il s’interdit toute forme de retour en arrière. Cet « enfant terrible » est ainsi devenu un individu uni-générationnel, il a rompu avec l’histoire et la chaîne des générations, il a fait de cette rupture un programme, il est devenu un éternel contemporain. Depuis les protagonistes de la Révolution française jusqu’à la « pensée nomade » dans les années 1980, on assiste à un processus d’accélération de cette rupture.
Or chez un auteur comme Joseph de Maistre, les modernes sont des possédés. L’idée est à la fois très ancienne et très contemporaine. Le concept de possession a été formulé dans un contexte religieux, mais peu à peu, au fil du XIXe siècle, cette théorie de la possession est remplacée par la théorie de l’inconscient. Or cette dernière émerge bien avant Freud, notamment avec Schelling et ses réflexions sur la genèse préconsciente de la conscience. Cette hypothèse de la possession de la conscience humaine par une force qui lui échappe serait-elle une « contrainte muette » de l’anthropocène à l’heure de la séparation achevée des individus entre eux ? Serait-elle le moment Benjaminien du Capitalisme comme religion ? Et la seule « généalogie du Dieu Argent » dans le stade souverain du matérialisme de l’abstraction totale comme le dévoilement ultime ? Ou ne peut-on pas examiner que cette possession – à leur insu - du cogito et des passions participerait – outre une analyse de pure psychologie occidentale – à une nécessité anthropologique universelle : le besoin d’un Religare autour d’un fétiche pour sentiment d’appartenance ?











