dimanche 12 mars 2017

Art et Fétichisme





« Presque partout vous trouverez, implicitement présupposé ou explicitement  posé comme but suprême et première loi de l’art, comme ultime mesure de la  valeur de leur oeuvre, un principe qui sera à chaque fois différent, à  l’exclusion de celui de la  beauté !


La beauté est si peu le principe dominant  de la poésie moderne, que beaucoup de ses oeuvres les meilleures sont tout à  fait ouvertement des représentations du  laid, et l’on devra bien finalement convenir, même de mauvaise grâce, que dans l’extrême profusion, il y a une représentation de la confusion, que dans une surabondance de toutes les forces, il y a une représentation du désespoir, et que ces représentations  exigent une puissance créatrice identique, sinon supérieure, ainsi qu’un savoir artistique.


De même qu’il y a, dans la totale harmonie, une représentation de l’abondance et de la force. Entre ce genre et les poésies modernes les plus appréciées, il existe, semble-t-il, davantage une différence de degré qu’une différence d’espèce, et s’il se trouve une légère correction à la beauté parfaite, ce n’est pas tant dans un plaisir tranquille que dans une nostalgie insatisfaite.


Bien sûr il n’est pas rare que l’on se soit d’autant plus éloigné du beau que l’on y aura plus fortement tendu. Les frontières de la science et de l’art, du vrai et du beau, sont si embrouillées, que même la conviction - que ces frontières éternelles sont immuables - chancelle presque partout.


La philosophie poétise et la poésie philosophise. L’histoire devient de la poésie, tandis que l’on traite la poésie comme de l’histoire. Même les genres poétiques échangent mutuellement leur définition ; une atmosphère poétique devient le sujet d’un drame, et une matière poétique sera pliée à une forme lyrique.


Cette anarchie ne reste pas aux frontières extérieures, mais au contraire s’étend sur tout le domaine du goût et de l’art. La force créatrice ne connaît ni répit ni repos ; la sensibilité individuelle comme la sensibilité publique sont toujours aussi insatiables et peu apaisées.


Dans cette circulation sans fin, la théorie elle-même semble douter totalement de l’existence d’un point fixe. Le goût public – mais comment pourrait-il y avoir un goût public quand il n’y a pas de morale publique ? –, la caricature du goût public, la mode, à tout moment vénère une idole différente.


Chaque nouvelle et brillante apparition suscite la ferme croyance que l’on a désormais atteint le but, le beau suprême, et que l’on a trouvé la loi fondamentale du goût, la mesure ultime de toute oeuvre d’art. A ceci près que le moment suivant met fin à l’ivresse, et qu’ensuite les hommes dégrisés détruisent le portrait de leur idole mortelle et dans une nouvelle ivresse artificielle, en étrennent à sa place une autre, dont la divinité ne durera à son tour pas plus longtemps que le caprice de ses adorateurs ! »


(Friedrich Schlegel : A propos de l'étude critique de la poésie grecque, Paderborn / Munich-Vienne, Schöningh / Thomas, 1979, p. 218) 




Point de vue de l’Aranea

    Ils avaient cherché refuge dans ces pierres ancestrales, accumulées les unes sur les autres depuis longtemps, et soudées par la magie d’...